Les jeux de décision de Leader’s Digest vise à inciter les abonnés de cette newsletter à de se mettre – dans le cadre de scénarios – dans le rôle de personnes qui se trouvent confrontées à des défis éthiques ou tactiques.
Nous reprenons d’abord le dernier scénario présenté ; ensuite, Dr Florian Demont, éthicien militaire à l’Académie militaire de l’EPF Zurich, présente les recommandations d’action que nous avons reçues.
Jeu de décision de Leader’s Digest #23
Un pays partenaire européen demande à la Suisse de lui apporter son appui à court terme dans le cadre d’un exercice de défense à grande échelle. La situation en matière de politique de sécurité est tendue, les activités hybrides se multiplient et l’opinion publique observe chaque mouvement militaire avec une sensibilité accrue. L’armée dispose des moyens et des compétences nécessaires, mais un engagement entraînerait plusieurs conséquences. Une participation renforcerait la coopération internationale et améliorerait le savoir-faire national. En même temps, elle pourrait susciter la controverse sur le plan intérieur, car une partie de la population voit d’un œil critique une plus grande visibilité de la Suisse en matière de politique de sécurité.
Au niveau du commandement de l’armée, un dilemme se pose. L’armée doit-elle apporter son appui à l’exercice et ainsi envoyer un signal clair de sa disponibilité, comme le demande Bauer dans son livre [If You Want Peace, Prepare for War: A Blueprint for Deterrence] ? Ou doit-elle faire preuve de retenue afin d’éviter des tensions politiques internes et de ne pas peser inutilement sur la conception de la neutralité ?
Questions
Comment justifies-tu ta décision auprès des responsables politiques, de la troupe et du public ?
Recommandation d’action du jeu de décision de Leader’s Digest #23
Chères lectrices, chers lecteurs,
Notre EDG #23 a reçu un très bon accueil. Les contributions montrent que la question de la volonté de coopération dans un contexte tendu en matière de politique de sécurité touche au cœur de notre identité actuelle. Le dilemme entre l’appel à la dissuasion (tel que l’amiral Bauer le décrit comme un précieux moteur) et la prise en compte des sensibilités politiques internes a fait l’objet d’une analyse approfondie et plusieurs propositions de solutions d’excellente qualité ont été formulées.
Une chose est claire : dans ce contexte, la conduite ne consiste pas à appliquer un « modèle » statique ou à se cacher derrière des dogmes rigides. Il s’agit plutôt d’une tâche de conduite permanente et très dynamique, qui consiste à rééquilibrer sans cesse les impératifs militaires, notre neutralité politique et l’acceptation sociale dans une situation qui ne cesse de s’aggraver. Aujourd’hui, ceux qui dirigent doivent être capables de concilier les dures réalités opérationnelles – telles que la portée transfrontalière des systèmes d’armes modernes – avec les attentes sensibles d’un public démocratique. Cela nécessite non seulement des compétences tactiques, mais aussi une vision stratégique qui comprenne que la crédibilité militaire à l’extérieur est indissociable de la légitimité politique à l’intérieur. Seule cette gestion active et constante de la marge de manœuvre permet de garantir la capacité de défense sans compromettre le consensus social et la confiance dans l’armée.
Le gagnant : le capitaine Raphael Iselin – l’excellence par la synthèse
Après une évaluation minutieuse, la contribution du capitaine Raphael Iselin s’est avérée la plus convaincante. La qualité de ce projet réside dans la synthèse entre profondeur opérationnelle et maturité institutionnelle. Iselin soutient que la compétence militaire et le sens des responsabilités politiques ne sont pas contradictoires, mais se conditionnent mutuellement afin de rester capable d’agir dans un contexte de menaces complexes.
- Déduction logique de la coopération : Iselin rompt avec les slogans superficiels et justifie la nécessité de la coopération internationale de manière cohérente à partir de la réalité physique des conflits modernes. À une époque où les armes à longue portée, les cyberopérations et les menaces hybrides ne connaissent plus de frontières nationales au sens classique du terme, la séparation purement géographique est souvent caduque sur le plan opérationnel. Iselin souligne que, par exemple, la défense aérienne moderne ou la protection des infrastructures critiques ne sont efficaces que si elles sont pensées et mises en pratique de manière interconnectée au sein même de l’espace européen. Dans ces conditions, un isolement militaire total ne signifierait pas la souveraineté, mais une perte massive d’efficacité opérationnelle, de profondeur de reconnaissance et de temps d’alerte précoce. Cette analyse honnête des sphères transfrontalières fournit la base technique nécessaire sur laquelle la politique peut et doit s’appuyer pour prendre des décisions viables.
- La norme de communication de l’honnêteté opérative : un autre aspect central est la compréhension qu’a Iselin de l’interaction entre l’armée et la politique. L’article montre clairement que l’armée n’agit pas de manière autonome, mais doit préparer son expertise de manière à ce que l’exécutif politique – en la personne du conseiller fédéral compétent – soit en mesure d’agir et de communiquer. Iselin définit ici une nouvelle norme d’honnêteté opérationnelle : au lieu de se contenter de rassurer le public ou de présenter les actions militaires comme des actes purement technocratiques, le projet mise sur la transparence et l’exploration active. En fournissant aux responsables politiques les faits et les scénarios nécessaires, les experts militaires peuvent leur permettre de communiquer de manière crédible à la population le sens des exercices et des coopérations. Cette approche renforce la résilience démocratique, car elle fonde la confiance des citoyens sur une compréhension approfondie de la situation en matière de sécurité et positionne l’armée comme un partenaire fiable de la société.
Mention spéciale : rigueur stratégique et innovation pragmatique
Deux autres contributions méritent d’être saluées pour leurs perspectives spécifiques :
- Maj EMG Florian Schweizer : Son argument de cohérence est une contribution essentielle à l’ancrage politique. Il souligne qu’il serait stratégiquement contradictoire de soutenir des sanctions économiques, mais de se réfugier dans l’isolement par crainte de la neutralité dans le domaine de la formation militaire, qui est au cœur de notre prévoyance. L’armée est ici considérée comme un élément cohérent de la stratégie globale de la Suisse.
- Lt Maxime Rinderknecht : il propose une approche pragmatique en mettant l’accent sur l’aptitude à la milice. La proposition d’organiser la participation sur une base volontaire (en se référant à des exemples tels que TRIAS-25) est un moyen intelligent d’accroître le professionnalisme de nos formations de milice tout en garantissant l’acceptation politique interne par la motivation plutôt que par la contrainte.
Conclusion et réflexion
Ce document n’était pas un simple exercice intellectuel purement académique, mais un petit exercice de communication stratégique axé sur la réalité. Il nous invite à réfléchir au rôle de l’armée suisse dans le débat public et, surtout, à aborder la question de la responsabilité de l’interprétation des impératifs de la politique de sécurité. L’armée suisse ne doit pas se cantonner au rôle d’« artisan de la défense » qui se contente d’exécuter techniquement des ordres. Elle doit plutôt agir en tant que fournisseur indispensable d’expertise, qui traduit et traite les réalités militaires complexes et souvent inconfortables de manière à ce qu’elles puissent être communiquées de manière factuellement correcte dans l’arène politique et largement prises en compte dans la formation de l’opinion publique.
Cette tâche est existentielle : sans une compréhension approfondie de la population quant aux menaces modernes – des attaques hybrides aux systèmes d’armes transfrontaliers –, la base de tout effort de défense s’érode à long terme. Il doit y avoir une compréhension largement partagée du fait que la capacité de défense n’est pas en contradiction avec l’ouverture démocratique, mais qu’elle en est le bouclier.
Il n’existe pas de solution miracle qui permette de résoudre d’un seul coup toutes les tensions entre la tradition de neutralité et la coopération opérationnelle. Mais c’est précisément dans cette incertitude que réside un devoir professionnel : nous devons à l’État et au public une analyse honnête et sans concession de la situation, et aux troupes une capacité d’action rapide et résolue. Seuls ceux qui supportent les contradictions de notre époque et les surmontent par la communication peuvent garantir la sécurité dans un monde instable.
Nous remercions tous les participants pour leurs contributions et félicitons le capitaine Raphael Iselin pour son excellent article. Nous vous souhaitons une agréable lecture de « If you want peace, prepare for war » de l’amiral Rob Bauer.

