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EDG Leader's Digest Leader's Digest #26 Newsletter

Jeu de décision et recommandations d’action de Leader’s Digest #25

Les jeux de décision de Leader’s Digest vise à inciter les abonnés de cette newsletter à de se mettre – dans le cadre de scénarios – dans le rôle de personnes qui se trouvent confrontées à des défis éthiques ou tactiques.

Nous reprenons d’abord le dernier scénario présenté ; ensuite, Dr Florian Demont, éthicien militaire à l’Académie militaire de l’EPF Zurich, présente les recommandations d’action que nous avons reçues.

Jeu de décision de Leader’s Digest #25

Inspiré d’expériences personnelles

Vous êtes officier de l’Armée suisse, avec une expérience opérationnelle à l’étranger, et vous avez été détaché pour une année en Côte d’Ivoire. Vous avez beaucoup voyagé et vous pouvez affirmer que vous savez évoluer, dans des environnements culturels étrangers, avec assurance, courtoisie et sans agitation. Votre activité professionnelle sur place se déroule dans un centre ouest-africain de formation pour la paix et la sécurité. Vous pouvez vous déplacer librement dans le pays et bénéficiez en outre, en raison de votre statut diplomatique, d’une certaine protection. Après quelques semaines dans le pays, vous êtes encore en phase d’adaptation, mais vous vous sentez en sécurité, notamment grâce à l’amabilité des habitants. Malgré tout, les plaques diplomatiques facilitent le passage des postes de contrôle quotidiens (sans quoi il est souvent exigé, illégalement, de l’argent pour pouvoir repartir). La corruption est largement répandue et, du côté de l’ambassade, il n’existe aucune directive concernant les Rules of Behaviour (RoB ; règles de comportement).

Vous décidez d’entreprendre un voyage de reconnaissance dans le pays hôte afin de mieux connaître la culture et les différences locales. Pour des raisons de simplicité, d’accessibilité routière et de flexibilité, vous préférez voyager avec votre véhicule personnel. Vous avez largement pris en compte, dans votre itinéraire, les restrictions de voyage publiées par le DFAE pour certaines petites parties du pays, de sorte que l’évaluation des risques est également respectée. Comme vous collaborez étroitement avec l’ambassade, vous l’avez informée de l’itinéraire, dans l’esprit du « Blue Force Tracking ». L’ambassade a été surprise par l’itinéraire et s’est montrée quelque peu sceptique. Vos collègues ivoiriens au Centre ont pu vous conseiller utilement quant aux objectifs d’étape, et l’un d’entre eux vous accompagnera même durant cette reconnaissance.

En raison des contrôles de police récurrents, vous avez souvent discuté avec votre collègue (collaborateur civil des forces armées ivoiriennes) du comportement des agents corrompus, de l’éthique, de l’intégrité et de l’exemplarité. Vous avez clairement exprimé que, sur la base de vos valeurs, vous ne tolériez aucun acte de corruption ou assimilé.

Après quelques jours de voyage, lorsque vous entrez dans une grande ville située au nord, la circulation et la navigation se révèlent difficiles. Le GPS ne fonctionne pas de manière fiable et la destination ne peut pas être atteinte immédiatement. Vous décidez de faire demi-tour avec votre véhicule afin de vous rapprocher du centre-ville. Peu après votre manœuvre, deux agents en uniforme, vraisemblablement non armés, se placent devant votre voiture et vous empêchent d’avancer. La communication verbale est dure, exigeante, bruyante et nerveuse. Vous avez encore de la peine à interpréter correctement le comportement non verbal des personnes sur place. Vous réfléchissez à la manière de procéder, tandis que l’impatience de l’agent devient manifeste.

Remarques particulières :

  • Vous n’êtes ni l’un ni l’autre en uniforme. Votre collègue dans le véhicule reste calme et se contente d’indiquer qu’avec un peu d’argent liquide, la situation serait rapidement réglée.
  • Votre voiture reste bloquée, et plusieurs hommes, dans les environs, suivent la scène.
  • Vous avez légèrement baissé la vitre et vous tentez d’expliquer que vous travaillez pour l’ambassade de Suisse et que vous possédez un passeport diplomatique. Vous attirez l’attention sur la plaque diplomatique du véhicule. Les agents de sécurité ne comprennent pas ce que vous voulez dire.
  • L’agent exige 300 USD d’amende, sinon son supérieur et d’autres agents seront appelés. Les esprits semblent très échauffés.

Questions

  • Comment procédez-vous ?
  • Quelles sont vos réflexions quant à une possible escalade ?
  • Quelle est votre position face à la corruption illégale, en tant que pratique locale largement répandue ?

Recommandation d’action du jeu de décision de Leader’s Digest #25

Le scénario présenté à un poste de contrôle routier ivoirien constitue une situation exigeant un équilibre délicat : préserver son intégrité morale (fidélité aux principes, lutte contre la corruption) tout en garantissant sa sécurité physique dans un environnement volatil et interculturel.

L’analyse du nombre record de 12 contributions montre que ni un relativisme moral aveugle ni un rigorisme éthique rigide ne sont appropriés. Ce qui est requis, c’est une sensibilité situationnelle, une capacité de désescalade et une réflexion moralement fondée et précise.

1re place : capitaine Steven Senn

Synthèse éthique et tactique remarquable

La contribution du cap Senn est évaluée comme la meilleure solution (18/20 points). Il résout le dilemme moral grâce à une différenciation conceptuelle particulièrement fine, combinée à un comportement tactique pertinent.

Justification et points forts :

•   Grande précision moral-philosophique (principe du double effet)

Le cap Senn résout le dilemme de la « corruption illégale » en appliquant implicitement la doctrine du double effet. Il distingue clairement entre corruption active (payer pour obtenir un avantage indu) et paiement sous contrainte (verser une somme pour éviter un dommage physique disproportionné). Par cette distinction, il ne renonce pas à ses principes, mais les adapte à la réalité d’une situation de contrainte.

•   Désescalade tactique («la bureaucratie comme bouclier»)

Au lieu de refuser frontalement, il exige, par l’intermédiaire de son collègue, une quittance officielle. Il s’agit d’un moyen éprouvé et non violent pour contrer des demandes illégales sans accuser directement les agents de corruption.

•   Leadership et délégation exemplaires

Il mobilise activement son collègue ivoirien comme intermédiaire culturel et conseiller (« reality check »), tout en conservant la responsabilité finale de la décision morale.

•   Transparence

Le classement de l’incident comme événement à signaler dans le cadre du « Blue Force Tracking » garantit l’intégrité institutionnelle a posteriori.

Mention spéciale : capitaine Raphael Iselin

Très bonne performance grâce à une pensée latérale

Le cap Iselin propose l’approche la plus créative et intellectuellement stimulante du panel (16/20 points). Sa contribution se distingue par une réflexion approfondie sur le rôle de l’officier suisse.

Points forts de l’approche :

•   Transformation créative du conflit

Le cap Iselin résout le problème de la corruption par une manœuvre interculturelle astucieuse : proposer, via le collègue ivoirien, d’engager spontanément les agents comme « guides » afin de trouver le centre-ville. Il transforme ainsi une extorsion illégale en prestation de service légitime. Les agents reçoivent une rémunération tout en préservant leur face devant les observateurs, tandis qu’Iselin paie pour une contrepartie réelle et préserve son intégrité.

•   Analyse approfondie de l’escalade

Il démontre une excellente compréhension de la dynamique de rue et identifie avec précision que l’objectif principal des agents n’est pas la violence, mais l’intimidation dans une logique économique.

(Remarque : seul point critique, une tolérance au risque personnelle élevée, acceptant potentiellement des violences physiques jusqu’à un seuil dangereux pour préserver ses principes.)

Approches problématiques

Les autres contributions révèlent plusieurs lacunes éthiques, tactiques et interculturelles qui, en situation réelle, pourraient conduire à des escalations critiques ou à une perte de crédibilité du commandement.

Ces approches peuvent être regroupées en plusieurs schémas problématiques :

1. Externalisation morale et faiblesse du leadership

Certaines solutions délèguent entièrement la négociation au collègue ivoirien, avec l’acceptation implicite qu’il paiera probablement un pot-de-vin. L’officier se décharge ainsi de sa responsabilité morale (« je n’ai pas corrompu moi-même »). Il ne s’agit pas d’une répartition culturelle des rôles, mais d’un transfert de responsabilité vers un subordonné.

2. Dogmatisme juridique et arrogance

Une tendance marquée consistait à se retrancher derrière le droit pénal suisse ou à exiger agressivement l’identité des agents afin de les « sortir de l’anonymat ». Cela méconnaît les rapports de force réels, place les agents sous pression devant un public et provoque une perte de face susceptible de dégénérer en violence.

3. Confrontation arrogante (« stratégie d’attente »)

Une autre approche consistait à menacer d’appeler immédiatement l’ambassadeur et à reprocher aux agents de ternir l’image de leur pays. Couplée à l’annonce que l’on pouvait attendre sur place devant la foule, cette posture constitue un jeu de pouvoir risqué, dépourvu de sensibilité interculturelle.

4. Éthique opportuniste et réactions impulsives

Certaines réponses révèlent un opportunisme moral : les principes sont maintenus tant qu’il n’y a pas de pression, puis abandonnés dès que la situation se tend. Particulièrement critique, l’idée d’accélérer brusquement pour fuir avec des personnes autour du véhicule, ce qui constitue une mise en danger irresponsable.

5. Incohérence intellectuelle

Certains ont tenté d’analyser la situation à l’aide de concepts issus de la théorie des jeux (jeu de coordination, maximisation de l’utilité), pour finalement conclure par un absolutisme moral rigide (« je ne pourrais pas vivre avec le fait de payer »). Si le cadre théorique ne soutient pas l’action pratique, la capacité d’agir s’effondre sous stress.

6. Naïveté et mentalité de repli

Parmi les approches les plus faibles figuraient le verrouillage du véhicule tout en plaquant le passeport diplomatique contre la vitre depuis l’intérieur, signalant à la fois peur et arrogance. De même, l’hypothèse selon laquelle des agents corrompus accepteraient volontairement de suivre un véhicule étranger jusqu’à un poste officiel relève d’une appréciation irréaliste de la situation.

Nous remercions tous les participants pour leurs contributions et félicitons le cap Steven Senn pour avoir remporté le livre du mois de mars, « Pearl Harbor: Japans Angriff und der Kriegseintritt der USA » de Takuma Melber.

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EDG Leader's Digest Leader's Digest #24 Newsletter

Jeu de décision et recommandations d’action de Leader’s Digest #23

Les jeux de décision de Leader’s Digest vise à inciter les abonnés de cette newsletter à de se mettre – dans le cadre de scénarios – dans le rôle de personnes qui se trouvent confrontées à des défis éthiques ou tactiques.

Nous reprenons d’abord le dernier scénario présenté ; ensuite, Dr Florian Demont, éthicien militaire à l’Académie militaire de l’EPF Zurich, présente les recommandations d’action que nous avons reçues.

Jeu de décision de Leader’s Digest #23

Un pays partenaire européen demande à la Suisse de lui apporter son appui à court terme dans le cadre d’un exercice de défense à grande échelle. La situation en matière de politique de sécurité est tendue, les activités hybrides se multiplient et l’opinion publique observe chaque mouvement militaire avec une sensibilité accrue. L’armée dispose des moyens et des compétences nécessaires, mais un engagement entraînerait plusieurs conséquences. Une participation renforcerait la coopération internationale et améliorerait le savoir-faire national. En même temps, elle pourrait susciter la controverse sur le plan intérieur, car une partie de la population voit d’un œil critique une plus grande visibilité de la Suisse en matière de politique de sécurité.

Au niveau du commandement de l’armée, un dilemme se pose. L’armée doit-elle apporter son appui à l’exercice et ainsi envoyer un signal clair de sa disponibilité, comme le demande Bauer dans son livre [If You Want Peace, Prepare for War: A Blueprint for Deterrence] ? Ou doit-elle faire preuve de retenue afin d’éviter des tensions politiques internes et de ne pas peser inutilement sur la conception de la neutralité ?

Questions

Comment justifies-tu ta décision auprès des responsables politiques, de la troupe et du public ?

Recommandation d’action du jeu de décision de Leader’s Digest #23

Chères lectrices, chers lecteurs,

Notre EDG #23 a reçu un très bon accueil. Les contributions montrent que la question de la volonté de coopération dans un contexte tendu en matière de politique de sécurité touche au cœur de notre identité actuelle. Le dilemme entre l’appel à la dissuasion (tel que l’amiral Bauer le décrit comme un précieux moteur) et la prise en compte des sensibilités politiques internes a fait l’objet d’une analyse approfondie et plusieurs propositions de solutions d’excellente qualité ont été formulées.

Une chose est claire : dans ce contexte, la conduite ne consiste pas à appliquer un « modèle » statique ou à se cacher derrière des dogmes rigides. Il s’agit plutôt d’une tâche de conduite permanente et très dynamique, qui consiste à rééquilibrer sans cesse les impératifs militaires, notre neutralité politique et l’acceptation sociale dans une situation qui ne cesse de s’aggraver. Aujourd’hui, ceux qui dirigent doivent être capables de concilier les dures réalités opérationnelles – telles que la portée transfrontalière des systèmes d’armes modernes – avec les attentes sensibles d’un public démocratique. Cela nécessite non seulement des compétences tactiques, mais aussi une vision stratégique qui comprenne que la crédibilité militaire à l’extérieur est indissociable de la légitimité politique à l’intérieur. Seule cette gestion active et constante de la marge de manœuvre permet de garantir la capacité de défense sans compromettre le consensus social et la confiance dans l’armée.

Le gagnant : le capitaine Raphael Iselin – l’excellence par la synthèse

Après une évaluation minutieuse, la contribution du capitaine Raphael Iselin s’est avérée la plus convaincante. La qualité de ce projet réside dans la synthèse entre profondeur opérationnelle et maturité institutionnelle. Iselin soutient que la compétence militaire et le sens des responsabilités politiques ne sont pas contradictoires, mais se conditionnent mutuellement afin de rester capable d’agir dans un contexte de menaces complexes.

  • Déduction logique de la coopération : Iselin rompt avec les slogans superficiels et justifie la nécessité de la coopération internationale de manière cohérente à partir de la réalité physique des conflits modernes. À une époque où les armes à longue portée, les cyberopérations et les menaces hybrides ne connaissent plus de frontières nationales au sens classique du terme, la séparation purement géographique est souvent caduque sur le plan opérationnel. Iselin souligne que, par exemple, la défense aérienne moderne ou la protection des infrastructures critiques ne sont efficaces que si elles sont pensées et mises en pratique de manière interconnectée au sein même de l’espace européen. Dans ces conditions, un isolement militaire total ne signifierait pas la souveraineté, mais une perte massive d’efficacité opérationnelle, de profondeur de reconnaissance et de temps d’alerte précoce. Cette analyse honnête des sphères transfrontalières fournit la base technique nécessaire sur laquelle la politique peut et doit s’appuyer pour prendre des décisions viables.
  • La norme de communication de l’honnêteté opérative : un autre aspect central est la compréhension qu’a Iselin de l’interaction entre l’armée et la politique. L’article montre clairement que l’armée n’agit pas de manière autonome, mais doit préparer son expertise de manière à ce que l’exécutif politique – en la personne du conseiller fédéral compétent – soit en mesure d’agir et de communiquer. Iselin définit ici une nouvelle norme d’honnêteté opérationnelle : au lieu de se contenter de rassurer le public ou de présenter les actions militaires comme des actes purement technocratiques, le projet mise sur la transparence et l’exploration active. En fournissant aux responsables politiques les faits et les scénarios nécessaires, les experts militaires peuvent leur permettre de communiquer de manière crédible à la population le sens des exercices et des coopérations. Cette approche renforce la résilience démocratique, car elle fonde la confiance des citoyens sur une compréhension approfondie de la situation en matière de sécurité et positionne l’armée comme un partenaire fiable de la société.

Mention spéciale : rigueur stratégique et innovation pragmatique

Deux autres contributions méritent d’être saluées pour leurs perspectives spécifiques :

  1. Maj EMG Florian Schweizer : Son argument de cohérence est une contribution essentielle à l’ancrage politique. Il souligne qu’il serait stratégiquement contradictoire de soutenir des sanctions économiques, mais de se réfugier dans l’isolement par crainte de la neutralité dans le domaine de la formation militaire, qui est au cœur de notre prévoyance. L’armée est ici considérée comme un élément cohérent de la stratégie globale de la Suisse.
  2. Lt Maxime Rinderknecht : il propose une approche pragmatique en mettant l’accent sur l’aptitude à la milice. La proposition d’organiser la participation sur une base volontaire (en se référant à des exemples tels que TRIAS-25) est un moyen intelligent d’accroître le professionnalisme de nos formations de milice tout en garantissant l’acceptation politique interne par la motivation plutôt que par la contrainte.

Conclusion et réflexion

Ce document n’était pas un simple exercice intellectuel purement académique, mais un petit exercice de communication stratégique axé sur la réalité. Il nous invite à réfléchir au rôle de l’armée suisse dans le débat public et, surtout, à aborder la question de la responsabilité de l’interprétation des impératifs de la politique de sécurité. L’armée suisse ne doit pas se cantonner au rôle d’« artisan de la défense » qui se contente d’exécuter techniquement des ordres. Elle doit plutôt agir en tant que fournisseur indispensable d’expertise, qui traduit et traite les réalités militaires complexes et souvent inconfortables de manière à ce qu’elles puissent être communiquées de manière factuellement correcte dans l’arène politique et largement prises en compte dans la formation de l’opinion publique.

Cette tâche est existentielle : sans une compréhension approfondie de la population quant aux menaces modernes – des attaques hybrides aux systèmes d’armes transfrontaliers –, la base de tout effort de défense s’érode à long terme. Il doit y avoir une compréhension largement partagée du fait que la capacité de défense n’est pas en contradiction avec l’ouverture démocratique, mais qu’elle en est le bouclier.

Il n’existe pas de solution miracle qui permette de résoudre d’un seul coup toutes les tensions entre la tradition de neutralité et la coopération opérationnelle. Mais c’est précisément dans cette incertitude que réside un devoir professionnel : nous devons à l’État et au public une analyse honnête et sans concession de la situation, et aux troupes une capacité d’action rapide et résolue. Seuls ceux qui supportent les contradictions de notre époque et les surmontent par la communication peuvent garantir la sécurité dans un monde instable.

Nous remercions tous les participants pour leurs contributions et félicitons le capitaine Raphael Iselin pour son excellent article. Nous vous souhaitons une agréable lecture de « If you want peace, prepare for war » de l’amiral Rob Bauer.

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EDG Leader's Digest Leader's Digest #22 Newsletter

Jeu de décision et recommandations d’action de Leader’s Digest #21

Les jeux de décision de Leader’s Digest vise à inciter les abonnés de cette newsletter à de se mettre – dans le cadre de scénarios – dans le rôle de personnes qui se trouvent confrontées à des défis éthiques ou tactiques.

Nous reprenons d’abord le dernier scénario présenté ; ensuite, Dr Florian Demont, éthicien militaire en études conduite et de communication à l’Académie militaire de l’EPF de Zurich, présente les recommandations d’action que nous avons reçues.

Jeu de décision de Leader’s Digest #21

Scenario « Résistance » 

Personne ne l’aurait imaginé : après une première provocation russe dans les pays baltes, l’OTAN s’est révélée incapable d’agir. L’Europe s’est effondrée en un temps choquant, se scindant en un camp prorusse et un camp antirusse. Le déclin économique et social qui s’ensuivit entraîna de nombreux conflits locaux à travers le continent. La Suisse, d’abord épargnée, suscita la convoitise – et après avoir refusé de prendre clairement position, une partie de son territoire fut occupée à titre de gage.

Depuis lors, Genève et une partie du canton de Vaud sont sous contrôle étranger. Dans cette région, des forces irrégulières se forment et agissent contre les occupants, dans l’esprit du concept de « résistance totale » élaboré par le major Hans von Dach.

Votre compagnie, composée à l’origine de soldats genevois et vaudois, est déployée dans le Pays de Gruyère, qui appartient encore à la Suisse libre. Mais vos officiers ont, par leurs familles et leurs origines, des liens directs avec le territoire occupé. La question de fournir ou non du matériel aux groupes de résistance se pose donc concrètement.

Lors d’un rapport en soirée, une vive discussion éclate entre vos officiers :

  • Lieutenant Rochat, originaire d’Aubonne, est convaincu : « Cent kilos d’explosif plastique sont certainement plus utiles entre les mains de la résistance que dans notre magasin de munitions. Mes cousines pourraient organiser le transfert si nous le fournissons. »
  • Premier-lieutenant Perret, de Cartigny, s’y oppose fermement : « Nous avons à peine assez d’explosifs pour maintenir nos propres barrages. Si nous en cédons, nous compromettons nos missions. Et de toute façon, c’est interdit. »
  • Lieutenant Mayor, de Satigny, affirme : « Justement, et qui nous dit que les irréguliers ne s’en prendront pas à des civils ? Si nous les approvisionnons, nous portons une part de responsabilité dans d’éventuels crimes de guerre. »
  • Enfin, Premier-lieutenant Perret, de Morges, met en garde : « Les occupants exerceraient des représailles, peut-être précisément contre les villages dont nos familles sont issues. Voulons-nous prendre ce risque ? »
  • C’est alors que le lieutenant Favre, de Gland (VD), explose, les larmes aux yeux : « Bande de lâches ! Vous avez seulement entendu ce qui s’est passé la semaine dernière à Nyon ? Vous savez très bien qui commet les crimes de guerre. Et chaque cartouche dans le magasin d’un résistant suisse sert à empêcher de tels crimes »

La dispute devient de plus en plus personnelle, les émotions montent – certains officiers insistent sur la solidarité avec leurs proches de l’autre côté de la ligne, d’autres rappellent le devoir d’accomplir la mission dans la Suisse encore libre.

Questions

Dans ce contexte, trois questions se posent à vous :

    1. Comment apaisez-vous le conflit en tant que commandant de compagnie?

    2. Quelle position de fond adoptez-vous personnellement?

    3. Communiquez-vous cette opinion au sein de vos officiers?

Recommandation d’action du jeu de décision de Leader’s Digest #21

Le scénario « Résistance » confronte un commandant de compagnie à une problématique où devoir légal, responsabilité institutionnelle, morale personnelle et détresse émotionnelle des subordonnés s’entrecroisent. La solution soumise par Markus Heini a été jugée la meilleure, car elle reconnaît ce champ de tension et propose une voie de résolution pertinente sur les plans procédural, éthique et du commandement.

Mise en contexte du scénario: le champ de bataille éthique contemporain

Le scénario projette le commandant dans une situation qui reflète un conflit central de l’éthique militaire actuelle et du droit international humanitaire. Traditionnellement, l’éthique du soldat reposait sur des hiérarchies claires, l’ordre et l’obéissance. La responsabilité incombait d’abord à la conduite politique qui décidait de la guerre, moins au combattant individuel. Ce modèle classique, ancré dans le monopole étatique de la violence, sépare nettement la décision politique d’entrer en guerre (jus ad bellum) et la conduite des opérations (jus in bello). Pour le soldat, cela instaurait un partage clair des responsabilités morales: exécuter les ordres en respectant les lois de la guerre, tandis que l’État assumait la charge morale du recours à la guerre. Un pilier essentiel en est la stricte distinction entre combattants et non-combattants.

Des approches plus récentes, souvent dites « révisionnistes », analysent la légitimité de l’usage de la force au prisme de la légitime défense et de l’assistance à autrui en milieu civil. Elles contestent ce fondement et déplacent l’accent vers la responsabilité morale de l’individu. Associées au poids croissant des droits de l’homme dans les évaluations juridiques internationales, elles soutiennent qu’un soldat combattant pour un agresseur injuste perd son « bouclier moral » et devient une cible légitime. Cette perspective sape l’égalité traditionnelle de tous les combattants et exige de l’individu un examen de conscience allant au-delà de la simple exécution des ordres.

Cette tension est présente dans le scénario:

  • La vision traditionnelle: le premier-lieutenant Perret insiste sur la mission et la réglementation («c’est interdit»).
  • La vision individualiste: le lieutenant Favre invoque sa conscience et le devoir moral d’agir face à des crimes de guerre (« bande de lâches »).

Des critiques pourraient juger le scénario approximatif sur le plan stratégique ou discutable au regard de pratiques éprouvées. Cette critique manque toutefois l’objectif didactique. L’imprécision stratégique n’est pas un défaut, mais un outil délibéré. Elle simule une forme de «brouillard éthique» qui caractérise les conflits hybrides modernes. Dans de telles situations, les lignes de front et les statuts juridiques clairs, qu’il s’agisse d’ami, d’ennemi ou de civil, sont souvent difficiles à discerner. L’isolement du commandant l’oblige à décider sans directive claire venue d’en haut, en rendant justice à la fois à son rôle institutionnel et à sa boussole morale. Il s’agit d’exercer une compétence de commandement intemporelle: le jugement sous pression morale.

Ce « test de commandement dans le brouillard éthique » va bien au-delà d’un exercice intellectuel. Il contraint le chef à pondérer des loyautés contradictoires: loyauté envers la chaîne de commandement, loyauté envers ses soldats et leur détresse émotionnelle, loyauté envers la population civile souffrante, loyauté envers sa propre conscience. Un commandant qui tient sa position dans une telle situation prouve non seulement sa maîtrise des règles, mais aussi son courage moral et sa robustesse de caractère. Il doit adopter une posture de responsabilité lorsque la hiérarchie se tait. Les cadres militaires doivent donc apprendre à aligner décision et action sur les évolutions actuelles de l’éthique militaire et du droit des conflits armés. À ce prix seulement, la crédibilité et la légitimité, internes et externes, peuvent être préservées à tous les échelons. À l’époque où chaque acte tactique peut produire un effet stratégique sur les réseaux sociaux, il ne s’agit pas d’un détail, mais d’une compétence centrale. Une décision éthiquement douteuse, même si elle est motivée par de bonnes intentions, peut saper la confiance de la population dans l’ensemble de l’armée et provoquer un dommage stratégique très supérieur au bénéfice immédiat. Les débats contemporains sur ces thèmes, dans les sphères politiques et académiques, témoignent de leur acuité.

La solution de Markus Heini

La proposition d’Heini convainc, car elle appréhende le problème de façon globale et le résout en quatre volets: processus, commandement, contenu et opération.

a) Le processus: une désescalade souveraine

Heini identifie d’emblée le danger immédiat: « de manière générale, les émotions sont de mauvais guides ». Sa priorité est de mettre un terme à la polémique irrationnelle et à l’escalade, afin d’instaurer un processus décisionnel rationnel. En reportant la décision au lendemain, il gagne du temps, apaise les esprits et réaffirme son autorité comme maître du processus. Cette étape est la condition sine qua non d’une solution durable.

b) Le commandement: l’art de la communication

Le cœur de l’approche d’Heini réside dans l’allocution qu’il formule mot pour mot à l’adresse de ses officiers. Cette « battle speech » illustre un commandement équilibré:

  • Lien émotionnel: il commence par exprimer sa propre atteinte personnelle (« en tant que Thurgovien [Markus Heini a répondu au scénario en allemand qui se déroulait en Suisse orientale] d’origine, je souffre avec vous »), crée une base commune et valide les émotions de ses subordonnés. Il montre qu’il les comprend.
  • Autorité sans ambiguïté: il trace ensuite une ligne claire et motive son ordre de manière rationnelle et compréhensible: « nous ne pouvons pas envoyer d’explosifs à la résistance ».

Il démontre ainsi le principe «comprendre sans approuver». Il rejoint ses hommes sur le plan émotionnel, sans concéder quoi que ce soit sur le fond.

c) Le contenu: la troisième voie, éthiquement supérieure

C’est ici que réside la substance éthique de sa solution. Heini ne tombe pas dans un schéma binaire oui/non. Il refuse clairement la livraison d’explosifs, non seulement pour des raisons juridiques formelles. Sa motivation éthique principale est la protection de la population civile contre des représailles brutales prévisibles, application directe des principes de proportionnalité et de protection des non-combattants.

Son « option 3 » – soutien par médicaments, données de renseignement et savoir-faire – est décisive. Cette troisième voie résout la problématique:

  • Elle respecte la responsabilité institutionnelle: pas d’infraction aux prescriptions, pas de mise en péril de la mission propre.
  • Elle honore le devoir moral: il ne laisse pas ses compatriotes livrés à eux-mêmes et apporte une aide.
  • Elle protège la population civile: en évitant de transformer les résistants en combattants à part entière, elle réduit la spirale d’escalade.

d) L’opération: autonomie proactive et responsable

Heini ne s’arrête pas à la décision, il conçoit un plan clair de mise en œuvre. Il n’attend pas passivement des ordres, mais exerce son autonomie de commandant. Son « étape 6 » – informer proactivement l’état-major et demander l’autorisation de mettre en œuvre son plan – traduit une compréhension moderne de la conduite par mission. Il agit dans l’esprit de l’échelon supérieur, tout en prenant l’initiative pour résoudre le problème sur le terrain. C’est ce qui distingue un chef d’un simple gestionnaire.

  1. Conclusion

La proposition de Markus Heini est la meilleure contribution, car elle apporte une réponse complète à un problème complexe. Elle montre non seulement quelle est la bonne décision, mais encore comment un commandant la lance sur le plan procédural, la communique en termes de commandement et l’exécute sur le plan opérationnel. Il navigue dans le champ de tension entre droit, morale et émotions et fournit un modèle de conduite face à un dilemme éthique militaire contemporain. Nous félicitons Markus Heini pour le gain de l’ouvrage « Grunts: Inside the American Infantry Combat Experience » de John McManus.

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EDG Leader's Digest Leader's Digest #19 Newsletter

Jeu de décision et recommandations d’action de Leader’s Digest #18

Les jeux de décision de Leader’s Digest vise à inciter les abonnés de cette newsletter à de se mettre – dans le cadre de scénarios – dans le rôle de personnes qui se trouvent confrontées à des défis éthiques ou tactiques.

Nous reprenons d’abord le dernier scénario présenté ; ensuite, Dr Florian Demont, éthicien militaire à la chaire de conduite et de communication de l’Académie militaire de l’EPF Zurich, présente les recommandations d’action que nous avons reçues.

Jeu de décision de Leader’s Digest #18

Scénario

(basée sur des faits réels)

Vous êtes un observateur militaire non armé des Nations Unies, au grade de capitaine, déployé dans le cadre de la promotion militaire de la paix suisse auprès de l’Organisation des Nations Unies pour la supervision de la trêve (UNTSO) au Moyen-Orient. Votre mission consiste à surveiller la trêve entre Israël et la Syrie dans la zone démilitarisée (Area of Separation – AoS) sur les hauteurs du Golan. Vous êtes positionné sur l’un des postes d’observation fixes sur le côté syrien de l’AoS. Dans votre zone d’opération, en plus des dix autres postes d’observation et patrouilles de l’UNTSO, se trouve également la Force d’observation de désengagement des Nations Unies (UNDOF) avec deux bataillons d’infanterie et un bataillon logistique.

Depuis quelque temps, une guerre civile fait rage en Syrie. Les rapports de force dans les hauteurs du Golan sont dynamiques, et dans diverses localités et régions de l’AoS, le contrôle change chaque semaine entre les forces gouvernementales et les groupes d’opposition. Ces derniers se distinguent souvent à peine de la population locale, hormis par leurs armes. En raison du conflit, des systèmes d’armes légers et lourds sont désormais constamment utilisés dans l’AoS, ce qui menace l’accord entre la Syrie et Israël. Israël surveille étroitement l’AoS depuis ses propres postes d’observation, et chaque « spill-over » est répondu par des frappes aériennes contre des positions syriennes.

La nuit dernière, de violents combats ont eu lieu près de votre poste d’observation, où vous êtes stationné avec un officier d’un autre pays. À l’aube, vous entendez des appels à l’aide à l’extérieur de la porte de votre poste. En regardant par la fente de parole, vous voyez deux hommes en vêtements civils, dont l’un porte un fusil de type Kalachnikov. Les deux semblent blessés. En anglais et en arabe approximatifs, les hommes indiquent qu’ils ont besoin de soins médicaux urgents.

Questions

  • Votre mandat à l’ONU vous oblige à la neutralité et à l’impartialité. Que faites-vous dans cette situation ?

Recommandation d’action du jeu de décision de Leader’s Digest #18

Plaidoyer pour la profondeur analytique et le pragmatisme humanitaire

Le scénario des deux hommes blessés devant le poste de l’ONU a confronté les participants à l’un des problèmes normatifs les plus difficiles auxquels le personnel militaire peut être confronté dans le cadre de missions de promotion de la paix : le conflit entre l’impératif humanitaire, le mandat strict et la nécessité d’assurer sa propre sécurité. Les réponses reçues ont montré toute la gamme des réactions possibles, allant de la non-ingérence stricte à des interventions très risquées.

Après un examen attentif de toutes les réponses, j’ai le plaisir de désigner le capitaine Nicolas Muzzetto comme lauréat de ce Decision Game. Sa solution se distingue par une profondeur analytique exceptionnelle, qui débouche directement sur un plan d’action aussi pragmatique que professionnel.

Ce qui distingue l’approche du cap Muzzetto

De nombreuses solutions ont esquissé des plans d’action corrects. Mais le cap Muzzetto va encore plus loin. Il ne se contente pas de fournir une solution, mais aussi une analyse approfondie. Il commence par « cartographier » (selon ses propres termes) le dilemme dans toute sa complexité. Il identifie avec précision les tensions qui agissent dans cette situation :

  1. Le conflit personnel : sa propre « boussole morale » et les valeurs humanistes qui poussent à venir en aide.
  2. Le conflit professionnel : la loyauté envers la mission, l’armée et le pays, qui interdit de mettre la mission en danger.
  3. Le conflit juridique : le mandat de neutralité et d’impartialité face au devoir général de porter assistance.

Cette analyse approfondie est la pierre angulaire de sa solution et la distingue des autres. Alors que certaines propositions se concentraient sur une liste de contrôle procédurale, le cap Muzzetto a mis en évidence le cœur du problème éthique. Il reconnaît qu’une bonne décision dans ce cas ne consiste pas seulement à suivre des règles, mais aussi à mettre en balance des valeurs concurrentes.

De la réflexion à l’action : la solution supérieure

À partir de cette analyse claire, il élabore un plan d’action qui se distingue par son équilibre. Sa décision de considérer l’ouverture de la porte comme un « NO GO » absolu respecte le principe fondamental de l’autoprotection. Mais au lieu de sombrer dans la passivité, il propose une approche active, contrôlée et humanitaire :

  • Négocier depuis une position sûre : la condition préalable est que les armes soient déposées et neutralisées.
  • Aide calculée : remettre une trousse de premiers secours par une ouverture sans compromettre l’intégrité physique du poste.
  • Escalade professionnelle : alerter simultanément la FNUOD afin de transmettre la situation à l’instance compétente et équipée pour y faire face.

Cette approche l’emporte car elle combine le meilleur de différentes perspectives : elle est humaine sans être naïve, elle est soucieuse de la sécurité sans être cynique, et elle est conforme au mandat sans ignorer la responsabilité humanitaire. Elle évite les erreurs d’autres propositions, qu’il s’agisse du dangereux dépassement du mandat, du traitement des hommes comme des prisonniers de guerre ou de l’attitude moralement insatisfaisante consistant à attendre passivement des instructions.

Le capitaine Muzzetto montre que dans l’éthique militaire, la meilleure action découle parfois de l’analyse la plus approfondie. Nous le félicitons pour cette performance et lui souhaitons une bonne lecture de «My War Gone By, I Miss It So» d’Anthony Loyd.

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EDG Leader's Digest Leader's Digest #17 Newsletter

Jeu de décision et recommandations d’action de Leader’s Digest #16

Les jeux de décision de Leader’s Digest vise à inciter les abonnés de cette newsletter à de se mettre – dans le cadre de scénarios – dans le rôle de personnes qui se trouvent confrontées à des défis éthiques ou tactiques.

Nous reprenons d’abord le dernier scénario présenté ; ensuite, Dr. Florian Demont à la chaire de conduite et de communication de l’Académie militaire de l’EPF Zurich, présente les recommandations d’action que nous avons reçues.

Jeu de décision de Leader’s Digest #16

Scénario

Vous êtes commandant de compagnie au paiement de galons, assis dans votre bureau, concentré sur un concept d’exercice, lorsque le téléphone sonne. À l’autre bout du fil, c’est votre supérieur. La mère d’une recrue l’a contacté pour lui faire part de conditions qu’elle juge alarmantes au sein de la compagnie. Son fils s’est plaint d’un sous-officier qui, lors de l’inspection des chambres, a obligé les recrues à rester au garde-à-vous pendant une demi-heure et a jeté du matériel à travers la caserne. La recrue souffre d’un manque de sommeil et développe des états anxieux.

Comme vous n’avez pas encore mémorisé tous les noms et tous les visages après deux semaines d’école de recrues, vous faites appeler la recrue concernée dans votre bureau. Celui-ci confirme non seulement les déclarations de sa mère, mais ajoute également des détails supplémentaires. À plusieurs reprises, des recrues de sa section auraient été réveillées après l’extinction des feux pour courir autour de la caserne en tenue de sport. Ces « punitions » seraient motivées par des fautes telles que le mauvais entretien des chaussures, le désordre dans les chambres ou des retards à l’entraînement.

Lors du rapport de compagnie suivant, vous abordez le sujet et constatez que les chefs de section n’ont aucune connaissance des faits. Une cause possible est rapidement trouvée : les cadres supérieurs ne sont pas logés au même endroit que les recrues et les sous-officiers, ce qui rend un contrôle direct difficile. Afin d’examiner l’incident de manière approfondie, vous ordonnez à chaque recrue de la section concernée de donner son avis par écrit. Parallèlement, vous interrogez oralement les sous-officiers de la section afin de connaître leur point de vue. Il apparaît rapidement que le sergent Huber est l’instigateur de ces mesures. Son charisme a en outre incité d’autres sous-officiers à le suivre et à adopter des pratiques similaires.

Les déclarations écrites des recrues sont toutefois ambivalentes : alors que certains sergents accusent directement le sergent Huber, une majorité le défend indirectement. Beaucoup approuvent les mesures sur le fond et les considèrent comme des conséquences justifiées d’un manque de discipline. Le respect de l’ordre et de la propreté est en effet une vertu militaire fondamentale et fait partie intégrante de la formation.

Afin d’approfondir leur analyse de la situation, ils demandent également au sergent Huber de donner son avis par écrit. Dans son rapport, il cite le règlement de service et argue que ses mesures visaient à former les soldats, à faire respecter l’ordre, à promouvoir la camaraderie et à instaurer un respect durable envers les supérieurs. Il considère que sa manière d’agir était nécessaire pour inculquer la discipline aux recrues et souligne que des méthodes similaires sont également utilisées dans d’autres sections.

Une enquête complémentaire révèle effectivement que des pratiques similaires existent dans d’autres sections. Contrairement à la section concernée, elles ne sont toutefois pas perçues négativement. Au contraire, de nombreuses recrues les considèrent comme faisant partie de l’éducation et de la formation militaires.

Votre supérieur ordonne néanmoins l’ouverture d’une procédure disciplinaire à l’encontre du sergent Huber afin d’enquêter officiellement sur cette affaire. Après avoir examiné les bases légales et consulté un juge d’instruction militaire de votre connaissance, il apparaît toutefois qu’il sera difficile de trouver une base juridique solide pour une condamnation. La distinction entre une conduite militaire stricte et une brimade illicite est complexe, d’autant plus que de nombreuses recrues défendent ces mesures.

Vous êtes partagé. Plusieurs départs de votre compagnie, peut-être dus à la dureté du traitement, ont déjà eu lieu, et il reste encore seize semaines d’école de recrues. En même temps, vous reconnaissez la dynamique cohérente qui règne au sein du corps des sous-officiers – le problème inverse vous avait causé des difficultés bien plus grandes lorsque vous étiez chef de section. Il n’est pas facile de concilier la rigueur militaire et le devoir de diligence : vous souhaitez former et éduquer les recrues afin qu’elles soient aptes à défendre leur pays, mais vous devez également prévenir le harcèlement et les abus et sanctionner systématiquement les erreurs disciplinaires. Il est également important d’expliquer votre approche aux recrues, aux cadres, aux supérieurs et aux personnes extérieures.

Questions

  • Quelles mesures d’urgence prenez-vous ?
  • Comment conciliez-vous la rigueur de la formation et le devoir de veiller au bien-être des troupes ?
  • Que comptez-vous faire pour améliorer la situation d’ici la fin de l’école de recrues ?
  • Que communiquez-vous à qui ?

Recommandation d’action du jeu de décision de Leader’s Digest #16

Le scénario présenté confronte un commandant de compagnie à une situation de commandement complexe : une recrue se plaint d’avoir été harcelée par un sous-officier, le sergent Huber, connu pour ses méthodes musclées, mais aussi apprécié par de nombreux camarades et certaines recrues pour sa cohérence. Les incidents vont de longues positions d’observation à des « exercices de punition » nocturnes. En même temps, il y a des indices de problèmes systémiques, car des pratiques similaires existent dans d’autres sections et les chefs de section semblent insuffisamment informés ou impliqués. Le supérieur du commandant de compagnie a déjà ordonné l’ouverture d’une procédure disciplinaire à l’encontre du sergent Huber, bien que la base juridique de cette procédure soit jugée difficile. Le commandant de compagnie doit maintenant prendre des mesures immédiates, trouver un équilibre entre la fermeté militaire nécessaire et le devoir d’assistance, améliorer la situation à long terme et communiquer ses décisions à différents groupes d’interlocuteurs.

Nous ne présentons pas ici un condensé de toutes les soumissions, mais la proposition de solution du lieutenant Ralph Meier, en soulignant pourquoi elle mérite la distinction du mois de mai.

Le lt Meier présente une réponse élaborée en détail, caractérisée par une structure claire et une analyse approfondie de la problématique. Son appréciation de la situation identifie précisément les problèmes clés : un déficit de commandement et de contrôle, la perception ambivalente des mesures par les recrues, la zone grise juridique, l’ampleur systémique des pratiques et le risque de nouveaux départs de la compagnie.

Comme mesures immédiates, le lieutenant Meier propose un ensemble d’interventions :

  • Une réunion immédiate des cadres pour clarifier les règles et les limites (ce qui est autorisé, ce qui ne l’est pas).
  • L’obligation temporaire de présence des chefs de section lors des contrôles de chambre et l’examen d’une suppression de la séparation physique entre les cadres supérieurs et la troupe.
  • Une offre d’entretien à bas seuil pour les recrues afin de pouvoir aborder les problèmes à un stade précoce.
  • La suspension de toutes les « mesures éducatives » douteuses jusqu’à ce que la situation soit clarifiée.

Pour trouver l’équilibre entre la fermeté et le devoir d’assistance, le Lt Meier prévoit

  • L’élaboration de critères clairs pour une sévérité appropriée, en collaboration avec les chefs de section.
  • L’institutionnalisation de séances de réflexion avec les sous-officiers pour discuter des situations critiques et souligner l’intérêt des mesures éducatives.
  • Le développement d’un module de formation interne pour les sous-officiers.
  • L’introduction du renforcement positif et des entretiens anonymes avec les recrues.

Pour améliorer la situation à long terme, jusqu’à la fin de l’école de recrues, son plan prévoit

  • La mise en place d’un système de mentorat pour les sous-officiers.
  • Formations régulières des cadres sur des thèmes de gestion.
  • La révision des mécanismes de contrôle afin d’assurer une présence régulière, voire inopinée, des cadres supérieurs.
  • Des mesures de team building et une documentation et une évaluation cohérentes de tous les incidents et mesures.

Sa stratégie de communication est différenciée et s’adresse à tous les groupes concernés : les recrues, les cadres, son supérieur hiérarchique et même les parents de la recrue concernée (après son accord).

Le plan détaillé pour traiter avec le sergent Huber est particulièrement réussi. Le lieutenant Meier propose ici un entretien individuel pour comprendre ses motivations, mais aussi pour fixer des limites claires. Il veut utiliser de manière positive le leadership et le charisme de Huber, tout en le contrôlant et en lui montrant aussi bien les conséquences en cas de nouvelles infractions que les perspectives en cas d’évolution positive.

Un autre point remarquable est l’examen proactif de l’instruction de son supérieur concernant la procédure disciplinaire. Le lieutenant Meier argumente de manière fondée pourquoi il considère qu’une procédure immédiate contre Huber est disproportionnée et contre-productive. Il plaide pour que cette instruction soit reconsidérée et propose à la place un avertissement oral formel et un suivi étroit de Huber, tout en soulignant qu’il est prêt à engager une procédure disciplinaire en cas de nouveaux manquements. Il insiste ici sur sa marge d’appréciation en tant que commandant de compagnie dans le cadre de la tactique de la mission.

Les avantages de la réponse du lieutenant Meier sont nombreux :

  • Complète et détaillée : La réponse couvre presque tous les aspects de la problématique complexe et propose une multitude de mesures concrètes et bien pensées.
  • Approche systémique : le lieutenant Meier reconnaît qu’il ne s’agit pas seulement d’un problème individuel avec le sergent Huber, mais de faiblesses systémiques dans la direction, le contrôle et la culture. Ses solutions visent donc des changements durables.
  • Équilibre : il essaie de trouver un équilibre entre la cohérence nécessaire et la reconnaissance des aspects positifs (par exemple l’engagement de Huber, le dynamisme du corps des sous-officiers).
  • Attitude managériale : le Lt Meier fait preuve d’une attitude managériale claire et responsable, en particulier dans ses relations avec son supérieur, où il défend son point de vue avec courage et de manière bien argumentée.
  • Orientation vers la pratique : de nombreuses propositions sont très proches de la pratique et témoignent d’une bonne compréhension des réalités quotidiennes du service (par ex. enquêtes anonymes, système de mentorat, séances de réflexion).
  • Une forte autoréflexion : le bilan final avec les enseignements personnels montre une forte disposition à l’autoréflexion et à l’apprentissage continu en tant que cadre.

Inconvénients possibles :

  • Intensité des ressources : certaines des mesures proposées sont susceptibles de nécessiter des ressources importantes. Toutefois, il s’agit davantage d’un défi de mise en œuvre que de conception.
  • Analyse des erreurs de communication passées : alors que la stratégie de communication pour l’avenir est très bonne, l’analyse explicite des raisons pour lesquelles la communication a échoué dans le passé pourrait être plus pointue – ce qui pourrait également aider à la justification.

Conclusion

La réponse du lt Ralph Meier constitue un traitement convaincant du scénario de gestion complexe. Elle se caractérise par une analyse approfondie, une orientation claire, une multitude de mesures concrètes et proches de la pratique ainsi qu’une bonne attitude de direction. La manière dont il aborde les différentes facettes du problème et les relie entre elles est exemplaire.

Pour ces raisons, la réponse du lieutenant Ralph Meier est considérée comme la meilleure parmi toutes celles qui ont été reçues. Elle offre non seulement une solution au problème spécifique, mais fournit également un aperçu précieux d’un commandement militaire moderne, réfléchi et responsable. Nous vous félicitons pour votre exemplaire de « Führung und das 3 Alpha Prinzip » de Hans-Christian Witthauer et Thomas Saller.

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EDG Leader's Digest Leader's Digest #15 Newsletter

Jeu de décision et recommandations d’action de Leader’s Digest #14

Les jeux de décision de Leader’s Digest doivent inciter les abonnés de cette newsletter à de se mettre – dans le cadre de scénarios – dans le rôle de personnes qui se trouvent confrontées à des défis éthiques ou tactiques.

Nous reprenons d’abord le dernier scénario présenté ; ensuite, Florian Demont, docteur en philosophie et éthicien militaire à la chaire de conduite et de communication de l’Académie militaire de l’EPF Zurich, présente les recommandations d’action que nous avons reçues.

Jeu de décision de Leader’s Digest #14

Scénario

Le conflit qui couvait depuis longtemps avec le voisin du nord s’est intensifié et a donné lieu, il y a sept ans, à une attaque armée et à une invasion de la Suisse par les troupes adversaires. Nos troupes ont certes pu stopper l’avancée dans une première phase avec l’aide de partenaires et d’alliés – mais le front s’est progressivement durci et s’est transformé en une véritable guerre de tranchées. Les gains de territoire de l’adversaire augmentent presque quotidiennement. Il ne s’agit certes que de succès minimes – mais même de nombreux petits pas mènent un jour à la victoire…

Alors que le moral des troupes était élevé dans la phase initiale du conflit – tout le monde était prêt à s’engager pour la défense du pays – les signes d’usure sont désormais évidents chez les soldats et les cadres. La fatigue et la désillusion se répandent de plus en plus. Alors qu’au début, on croyait encore à la victoire et à la possibilité d’évincer rapidement l’adversaire des territoires conquis, cette croyance s’estompe de plus en plus.

 Le commandement de l’armée cherche désespérément des moyens d’améliorer les capacités de ses soldats. Bien avant le début de la guerre, des recherches actives étaient déjà menées dans le domaine de l’« human enhancement ». Une percée se dessine aujourd’hui. Ce qui ressemble à de la science-fiction est à portée de main : L’amélioration génétique de ses propres forces armées par l’administration de substances ; l’implantation de moyens de communication directement dans le corps des soldats ainsi que la possibilité d’améliorer de manière ciblée l’appareil locomoteur et musculaire de ses propres forces armées par des interventions chirurgicales. Ce qui ressemble à « Captain America » et « Wolverine » devient soudain une possibilité réelle. Les premiers essais sur et avec des volontaires le montrent : Si l’on dotait une partie significative de la troupe de ces capacités, une victoire serait possible dans les 12 mois à venir.

Bien entendu, cela soulève diverses questions éthiques. Jusqu’à quel point l’État peut-il empiéter sur les droits de la liberté et de la personnalité de l’individu lorsqu’il s’agit du soi-disant « objectif supérieur » : la protection de la population civile et la poursuite de l’existence de son propre État ? Dans quelle mesure peut-on obliger les soldats à mettre en œuvre ces nouvelles technologies sur eux ? Des centaines de personnes meurent chaque jour. Et maintenant, nous aurions la possibilité de mettre un terme aux tueries… Quelle est la décision éthiquement correcte ?

Le commandement de l’armée a décidé que ces moyens seraient utilisés à titre d’essai auprès de volontaires. Votre commandant de division vous a personnellement demandé, en tant que commandant compagnie au sein du bataillon d’infanterie 25, si vous étiez prêt à ce que cela puisse se faire dans votre compagnie d’infanterie avec 2 soldats par groupe (24 militaires au total). Une enquête préalable avait montré que votre compagnie comptait le nombre nécessaire de volontaires. Votre commandant de bataillon soutiendra l’initiative si vous vous engagez avec votre compagnie.

Vous pourriez opter pour trois programmes :

  1. Un médicament qui supprime complètement l’anxiété par dose pendant 24h et qui, selon les premières études, aide également à réduire les troubles post-traumatiques.
  2. Un stimulateur électromagnétique intégré dans le casque et capable de supprimer efficacement la fatigue pendant des jours (les effets secondaires n’ont pas encore été étudiés).
  3. Une modification génétique qui améliore la vision de nuit de 250% en permanence.

Questions

  • Pour laquelle de ces expériences donneriez-vous votre accord au sein de votre compagnie ?
  • En tant que commandant de compagnie, à laquelle des expériences participeriez-vous personnellement ?
  • Comment justifiez-vous votre décision ?

Recommandation d’action du jeu de décision de Leader’s Digest #14

Le jeu de décision éthique #14 repose sur une thématique qui préoccupe actuellement fortement l’éthique militaire. Même si sans doute certains sont conscients des possibilités pharmacologiques pour améliorer les performances (plusieurs contributions ont mentionné le Pervitin comme exemple), des options technologiquement plus avancées, comme les exosquelettes, les interfaces cerveau-ordinateur ou les manipulations génétiques, sont moins présentes. Pourtant, ce sont toutes des possibilités que la DARPA a explorées ces dernières années. Ces options font également l’objet de débats éthiques militaires détaillés en France, en Angleterre, en Norvège et dans d’autres pays, avec déjà des premiers documents de position publiés.

Il est probable que des pays comme la Russie et la Chine explorent et testent également ces moyens d’amélioration et d’extension des capacités. Cependant, les cadres politiques, juridiques et éthiques y diffèrent de ceux des États-Unis ou de la France. Ainsi, cette thématique revêt aussi une dimension géopolitique qui influencera non seulement les conflits futurs possibles, mais aussi concrètement la justification, l’interprétation et le développement du cadre juridique international.

D’un point de vue juridique et éthique, il s’agit de concilier la nécessité militaire et la proportionnalité d’une part, et l’humanité comme valeur fondamentale d’autre part. Cependant, il existe souvent des tensions difficiles à résoudre pour les décideurs politiques et militaires. Cela commence par le fait que le droit international humanitaire régule les relations entre États en conflit tandis que les dispositions relatives aux droits humains s’appliquent toujours aux individus (qu’un conflit armé soit présent ou non). Le jeu de décision présentée par le capitaine aumônier Daniel Rohner soulève donc également la question cruciale de savoir si et dans quelle mesure les décideurs à différents niveaux possèdent les connaissances et compétences nécessaires pour gérer ces problématiques complexes – en tenant compte des évolutions globales et des tensions éthico-juridiques associées.

Parmi les six propositions soumises (un nouveau record !), certaines étaient meilleures que d’autres. Les meilleures propositions étaient étonnamment proches dans leur approche et contenu. En fin de compte, la proposition du premier-lieutenant Ralph Meier est la meilleure. Cette proposition se distingue par une réflexion éthique approfondie sur le sujet, une focalisation claire sur la responsabilité du commandant envers ses soldats et une argumentation structurée et convaincante. La prise en compte des conséquences potentielles à long terme est également un point fort justifiant cette évaluation.

Forces :

  • Analyse éthique approfondie : Le premier-lieutenant Meier identifie clairement les questions éthiques centrales comme l’autonomie, l’intégrité physique et le risque d’instrumentalisation des soldats.
  • Considération des conséquences à long terme : L’incertitude sur les effets à long terme de deux options est citée comme un argument central contre leur utilisation. L’impact positif de la suppression de la peur sur la santé mentale à long terme est également mentionné.
  • Forte responsabilité de commandement : L’auteur met en avant sa responsabilité envers le bien-être des soldats et justifie ses décisions depuis cette perspective.
  • Argumentation structurée et convaincante : L’analyse des options est clairement structurée, expose les avantages et inconvénients de chaque option et mène à une décision bien argumentée.
  • Référence aux principes fondamentaux : Le premier-lieutenant Meier souligne l’importance de ne pas sacrifier la dignité humaine même en temps de guerre.

Critiques :

  • Les aspects juridiques ne sont pas traités explicitement en détail, bien que les considérations éthiques impliquent souvent des questions juridiques (et vice versa).

Nous remercions tous les participants pour leurs contributions et félicitons le premier-lieutenant Ralph Meier pour avoir remporté le livre « Communicating for a Change ».

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EDG Leader's Digest Leader's Digest #11 Newsletter

Jeu de décision et recommandations d’action de Leader’s Digest #11

Les jeux de décision de Leader’s Digest doivent inciter les abonnés de cette newsletter à de se mettre – dans le cadre de scénarios – dans le rôle de personnes qui se trouvent confrontées à des défis éthiques ou tactiques.

Nous commençons par répéter le scénario présenté la dernière fois ; ensuite, nous présentons une appréciation des points les plus importants à discuter. Dr. Florian Demont, éthicien militaire à la chaire de conduite et de communication, de l’Académie militaire de l’EPF de Zurich, rend hommage à la recommandation d’action qui mérite le plus d’être discutée.

Jeu de décision de Leader’s Digest #11

Scénario

La Suisse est en guerre. L’utilisation à grande échelle de drones pour la reconnaissance et comme moyen de combat est devenue une réalité dans les conflits récents et a également fait son entrée dans l’armée suisse. Les premiers essaims de drones destinés à repousser les essaims de drones adverses ont été testés et introduits avec succès. L’armée a toutefois continué de définir et d’imposer l’homme dans la boucle comme principe de base pour l’utilisation de systèmes autonomes.

Après des cyberattaques persistantes, l’adversaire a attaqué les stations radar d’altitude avec des missiles de croisière et les a en grande partie détruites. L’armée a pris des positions de défense dans l’Oberland zurichois et a installé des capteurs acoustiques et optiques de grande portée. Les troupes au sol proches du front ont résisté aux premiers raids aériens et aux attaques de drones. Il y a toujours des survols de drones de reconnaissance qui permettent des tirs d’artillerie à longue portée et l’engagement de drones de combat adverses sur des emplacements de troupes et des capteurs. Au cours des combats, des drones propres ont été utilisés pour repousser les drones de reconnaissance et de combat, en partie avec succès. Ces mesures ont toutefois entraîné la chute d’un gros drone de combat adverse au-dessus d’une zone habitée, ce qui a causé la mort de plusieurs civils.

La situation est désormais la suivante : Le poste de commandement de l’unité de front reçoit l’alerte selon laquelle un essaim de drones de taille moyenne est en approche. La trajectoire est fortement aléatoire, ce qui laisse supposer un pilotage autonome, basé sur l’IA, sans trajectoire prédéfinie. Le soldat responsable de l’engagement de ses propres essaims de drones avec fonction de recherche autonome par intelligence artificielle signale que les drones sont prêts à être engagés. Il sait toutefois, grâce à l’instruction, que la précision de visée de ses propres drones est parfois très différente. En même temps, la reconnaissance par drone signale que les troupes terrestres ennemies se préparent à une attaque.

Les mouvements de l’essaim de drones ennemis sont si imprévisibles que les capteurs ne fournissent que des vecteurs de vol imprécis et des cibles potentielles. L’utilisation de sa propre défense antiaérienne est problématique contre ces drones, car ils volent trop bas et de manière imprévisible. Une ligne rouge virtuelle marque le dernier moment à partir duquel des dommages collatéraux et des victimes civiles au sein de la propre population ne peuvent plus être exclus – et cette ligne rouge s’approche rapidement. Le déploiement de son propre essaim de drones pourrait causer des dommages collatéraux à la population civile dans les zones proches de la frontière.

Le commandant responsable de l’engagement de son propre essaim de drones est soumis à une pression massive pour agir. Il s’agirait du premier engagement d’un essaim de drones autonomes dans ce conflit par l’armée suisse. De plus, le commandant doit s’assurer qu’il est en mesure de repousser une éventuelle attaque au sol avec ses troupes.

Questions

  • Comment agiriez-vous en tant que commandant ?
  • Qui est responsable de l’utilisation des essaims de drones ?
  • Comment doit-on traiter le thème de l’intelligence artificielle, dans un contexte où d’autres ont pris l’homme-out-of-the-loop et misent sur l’autonomie totale des systèmes de combat ?

Recommandation d’action du jeu de décision de Leader’s Digest #11

Nous avons reçu quatre participations au jeu de décision de novembre. Les solutions présentées montrent une réflexion approfondie sur la question tactique, éthique et aussi technique et illustrent la complexité de la problématique en question.

Le commandant est confronté à une décision complexe et multidimensionnelle. Comme l’ont souligné les participants, la situation comprend trois menaces qui, à première vue, semblent indépendantes les unes des autres : D’une part, l’essaim de drones de taille moyenne contrôlés par l’IA et dont la cible est inconnue, d’autre part, l’attaque par des troupes au sol. A cela s’ajoute un troisième danger, celui des dommages collatéraux potentiels pour la population civile.

La solution proposée par le cap Raphael Iselin se distingue par sa profondeur et sa clairvoyance. Il va au-delà de la simple prise de décision et analyse la situation en détail en tenant compte des points de vue technique, tactique et éthique. Sa structuration claire de différents scénarios et l’évaluation minutieuse de leurs conséquences sont particulièrement convaincantes. Ses réflexions ne tiennent pas seulement compte des nécessités militaires immédiates, mais aussi des conséquences à plus long terme qui peuvent résulter de l’utilisation de la technologie.

Il convient également de souligner la manière dont Iselin souligne la flexibilité de sa perspective. Au lieu d’être figé dans une décision rigide, il propose une approche qui peut être adaptée aux possibilités techniques des drones et à la situation tactique. La combinaison entre la retenue dans l’utilisation des drones jusqu’au « last responsible moment » et l’option d’utiliser les drones de manière ciblée pour la défense ou l’appui au sol montre un bon degré d’adaptabilité. Son approche différenciée des menaces et sa capacité à anticiper les conséquences potentielles, tant pour les civils que pour l’efficacité militaire, rendent sa proposition non seulement éthiquement justifiée, mais aussi tactiquement intelligente.

Enfin, Iselin convainc par ses arguments sur la responsabilité et les implications éthiques de l’utilisation de l’intelligence artificielle. Sa position claire, selon laquelle la responsabilité doit être répartie le long d’une chaîne de commandement transparente, montre une prise de conscience de l’importance des normes juridiques et morales. Dans l’ensemble, Iselin ne propose pas seulement une solution, mais un concept entièrement réfléchi qui répond aux défis de la guerre moderne avec intelligence et intégrité. Grâce à cette combinaison de détails, d’approche innovante et de clarté morale, nous lui décernons à nouveau un exemplaire de « The Five Dysfunctions of a Team » de Patrick Lencioni. Nous remercions tous les participants pour leur participation active et leurs envois stimulants.

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EDG Leader's Digest Leader's Digest #9 Newsletter

Jeu de décision et recommandations d’action de Leader’s Digest #9

Les jeux de décision de Leader’s Digest doivent inciter les abonnés de cette newsletter à de se mettre – dans le cadre de scénarios – dans le rôle de personnes qui se trouvent confrontées à des défis éthiques ou tactiques.

Nous commençons par répéter le scénario présenté la dernière fois; ensuite, nous présentons une appréciation des points les plus importants à discuter. Les recommandations d’action sont présentées par dr. phil. Florian Demont, collaborateur scientifique des études conduite et communication de l’Académie militaire de l’EPF de Zurich avec une spécialisation en éthique militaire.

Jeu de décision de Leader’s Digest #9

Scénario

Croyance et savoir

Peu avant midi, le premier-lieutenant Güldenstern était assis, recroquevillé, sur le sol poussiéreux de l’arrière-cour, enfermé entre la façade d’un café désaffecté et le mur austère d’une boulangerie. Depuis trois mois que les combats ont atteint le village, le quartier était à l’arrêt, enveloppé dans les ombres d’un passé que le propriétaire étranger du café avait emporté avec lui dans son pays. Le premier lieutenant, les jambes serrées contre lui, les coudes lourds sur ses genoux, cachait son visage dans ses mains. Ses cheveux, bien qu’encore à moitié peignés, portaient des traces de négligence – un témoignage silencieux de la normalité perdue.

Absorbé, il ne remarqua pas que la jeune femme, une employée de la boulangerie, se faufilait silencieusement dans la cour, une cigarette entre les lèvres. Le craquement soudain d’un briquet Zippo brisa le silence. Surpris, il releva la tête, son regard se posa sur la femme qui, d’un geste insouciant, lui offrit une cigarette. « Tu veux en fumer une avec moi ? », demanda-t-elle, sa voix contrastant doucement avec le poids de ses pensées. Fatigué, épuisé, il fit signe que non, mais à sa question suivante, à savoir si cela le dérangeait qu’elle s’assoie avec lui, il répondit par un signe de tête fatigué.

Tandis qu’elle s’installait à côté de lui, une conversation s’engagea sur la situation de la guerre, ses mots coulant avec un mélange d’espoir et de résignation. « Après cinq jours sans combats, sans bombes et sans tirs de mines – peut-être que le pire est passé. Je pense que le pire est passé », réfléchit-elle en tirant profondément sur sa cigarette. « J’envisage de fuir vers l’intérieur du pays, comme tant d’autres. Mais mon patron veut continuer à faire tourner la boulangerie. Vous avez repoussé les dernières attaques, cela me donne de l’espoir ».

Le premier-lieutenant, les yeux grands ouverts dans l’obscurité de la cour, secoua lentement la tête. « Je ne sais pas », avoua-t-il, la voix rauque d’inquiétude. « Je crains que le prochain coup ne soit imminent. Notre force de frappe est tombée à trente pour cent. Nous avons perdu trop de monde… trop de morts… et nous n’avons presque plus de munitions ».

La jeune femme a tiré pensivement sur sa cigarette, a écarté ses cheveux de son visage, puis a laissé échapper en passant que Mme Leuzinger, l’institutrice de maternelle, avait succombé hier à ses blessures après cinq jours. « Elle allait chercher du matériel à l’école maternelle quand l’attaque a eu lieu. Un obus de mortier… » Sa voix s’est brisée. « C’est grave ce que nous vivons ».

« Mme Leuzinger ? », répéta doucement le premier-lieutenant. Lorsqu’elle acquiesça, il baissa la tête. « Oui, c’est grave. Parfois, je me demande si tout cela a encore un sens ».

Elle le regarda droit dans les yeux, les yeux fermement décidés. « Vous vous êtes battus avec courage jusqu’à présent. Nous devons croire en nous ».

Il fixa le vide. « Plus la foi est grande, plus la connaissance est faible », finit-il par murmurer. « Et je ne sais vraiment pas si nous pouvons encore arrêter l’ennemi ».

Dans cette arrière-cour, entourée des fantômes d’un café au repos et de la noirceur de la guerre, ne couvaient pas seulement les braises de leurs cigarettes, mais aussi les dernières braises de l’espoir – lugubres et incertaines.

Être humain

Le premier-lieutenant Güldenstern était assis dans sa chambre lugubre de l’auberge de la Croix-Blanche, entouré de papiers éparpillés et de l’iPad brisé qui lui servait de dernier lien avec le monde extérieur. L’écran, criblé de fissures, reflétait la réalité éclatée de son commandement. Les messages qu’il déchiffrait péniblement émanaient du chef des opérations du bataillon, le major Kramer, qui ne connaissait pas la douceur dans sa voix lorsqu’il avait réprimandé Güldenstern lors d’un récent appel téléphonique cinglant.

« Güldenstern, ne remets pas en question ta mission maintenant. Tu as un ordre, et cet ordre est que ta compagnie barre l’axe. Et ce jusqu’au dernier homme. Bon sang ! Pas un pas en arrière », avait ordonné Kramer avec force, comme si la détermination de ses mots suffisait à elle seule à faire plier la réalité. « Soyez un peu créatif, bon sang ! » Cet ordre résonnait désormais dans l’esprit de Güldenstern tandis qu’il regardait les rues désertes par la fenêtre.

Dehors, la vie continuait, même si pour certains c’était une vie de fuite. Un père remplissait sa Skoda de valises, tandis qu’une petite fille apportait un gros ours en peluche, témoin muet de la déchirure qui régnait en ces lieux. La mère, le visage marqué par les pleurs, portait un autre enfant. Güldenstern les regarda finalement s’éloigner vers ce qu’il pensait être un environnement plus sûr à l’intérieur des terres.

De retour dans la solitude de sa chambre, Güldenstern commença à s’interroger sur le sens de sa mission. Les exigences du Major Kramer de garder l’axe à tout prix résonnaient à ses oreilles tandis qu’il relisait sa dernière correspondance. Les perspectives étaient sombres ; l’ennemi semblait se renforcer et ses propres ressources s’amenuisaient à vue d’œil. « Je me fous de tout le reste », avait dit Kramer. Mais pour Güldenstern, ce n’était pas le cas. Les victimes, les combats, les petites et grandes tragédies – tout cela n’était pas sans importance.

Dans un moment de silence, interrompu seulement par le crépitement du vieux parquet sous ses pieds, Güldenstern a senti le poids de la responsabilité. Il savait que chaque ordre qu’il donnait avait le potentiel de coûter ou de sauver des vies. Les doutes qui commençaient à naître en lui étaient subtils, mais dans le silence de sa chambre, ils devenaient plus forts. Combien de temps encore pourrait-il mener un combat utile si les conditions étaient si désespérées ? Quand le point serait-il atteint où la défense ne serait plus seulement une tâche militaire, mais une question d’humanité ?

Il prit le téléphone, déterminé à parler une nouvelle fois à Kramer, même s’il savait que cela ne changerait pas grand-chose. Mais à cet instant, il hésita. Son regard se posa à nouveau sur la fenêtre par laquelle il avait vu la famille s’éloigner. La décision de se battre ou non était plus qu’une simple question tactique ; c’était une question éthique qui touchait au cœur même de ce que signifiait suivre les ordres tout en étant humain.

Güldenstern prit une profonde inspiration et raccrocha le téléphone. La nuit tombait, et avec elle l’incertitude. Mais dans cette incertitude, il y avait aussi une sorte de clarté. Peut-être, pensa-t-il, le véritable défi n’était-il pas de tenir l’axe, mais de décider quand le prix de la défense devenait trop élevé.

Vérité

A 6 heures précises, comme chaque matin, à moins que les circonstances de la guerre ne l’empêchent, le premier-lieutenant Güldenstern prenait une douche froide. Mais avant ce rafraîchissement matinal, il effectuait une course de 45 minutes et quelques exercices physiques à l’aube. Ces rituels quotidiens n’étaient pas seulement une question d’hygiène corporelle pour lui, mais constituaient un solide rempart contre le chaos ambiant. Ils lui donnaient le sentiment d’une certaine normalité, d’un ordre dont il avait désespérément besoin pour faire face aux déchirements du monde en dehors de son poste de commandement. Grâce à cette routine, il se donnait la force d’affronter les imprévus de la journée.

Après la course et les exercices, toujours sous la douche froide, Güldenstern réfléchissait à ce qu’il annoncerait au rapport de compagnie, prévu dans moins de deux heures. Il espérait vivement de bonnes nouvelles du Major Kramer, que les renforts promis étaient enfin en route. Mais lorsqu’il est retourné dans sa chambre après la douche pour prendre son petit-déjeuner spartiate – trois œufs légèrement cuits et une tasse de café filtre -, il n’a rien trouvé d’encourageant sur son iPad. Pas de nouvelles du bataillon, juste la confirmation sinistre par les éclaireurs et les services de renseignement qu’une attaque ennemie était attendue dans les 36 heures. Les ordres n’avaient pas changé, la pression restait inchangée.

A contrecœur, il ouvrit quelques journaux en ligne, un rituel dont il avait presque perdu l’habitude. Les gros titres parlaient de la fuite de la population civile vers l’intérieur du pays, d’attaques imminentes et de crimes de guerre présumés commis par l’ennemi. Les politiciens lançaient des slogans d’endurance et les habituelles histoires héroïques de soldats suisses combattant courageusement – des récits que Güldenstern trouvait désormais plus cyniques qu’inspirants.

Il ferma l’iPad d’un geste presque résigné. Les nouvelles ne changeaient rien à la réalité de sa compagnie, rien à la pression immédiate que ses hommes ressentaient et rien à l’espoir qui s’amenuisait et qu’il voyait chaque jour dans leurs yeux. Güldenstern avait réalisé que son monde, la petite portion de réalité dont il était responsable, était le seul domaine sur lequel il pouvait agir. Tout le reste n’était que du bruit qui le détournait de sa véritable mission.

D’un pas ferme et avec un lourd fardeau sur les épaules, il s’est mis en route pour le rapport. Là, il ferait face à ses hommes qui attendaient d’être guidés et d’avoir de l’espoir, même si les deux étaient de plus en plus difficiles à faire passer. Güldenstern savait qu’il leur devait la vérité, aussi sombre soit-elle.

Un devoir envers qui ?

Le rapport de la compagnie d’infanterie commença à 8 heures précises dans le poste de commandement de fortune, au fond du sous-sol d’une ancienne fonderie. Le propriétaire, lui-même ancien sergent, avait mis cet endroit à disposition et apportait son soutien autant qu’il le pouvait. Dans les salles froides et remplies d’échos, le premier-lieutenant Güldenstern s’est adressé à ses officiers. « Prenez place, messieurs », dit-il d’une voix censée projeter la force, mais marquée par le poids des responsabilités.

Il fit le point sur la situation alors que les regards mornes de ses chefs de section étaient assis en face de lui. « La mission reste la même. Nous devons bloquer l’axe et empêcher une percée ennemie ici », expliqua Güldenstern, mais le scepticisme dans les yeux de ses hommes était évident.

Le lieutenant Rohner, visiblement tendu, rompit le silence. « Güldenstern, allons-nous recevoir des munitions ? Allons-nous recevoir des renforts ? Comment allons-nous défendre ici, comment allons-nous bloquer ici ? Je n’ai plus d’hommes. Ma section est encore composée de neuf soldats ».

Güldenstern réfléchit un instant, un lourd soupir lui échappa. « Oui, nous allons diviser un peu les soldats. Nous devons équilibrer les trains ». Mais lorsqu’il commença à exposer ses plans pour redistribuer les soldats restants, tous réalisèrent l’absurdité de la situation. Steffen, l’un des officiers les plus expérimentés, a secoué la tête avec résignation. « C’est absurde, Güldenstern. Nous pouvons faire tous les allers-retours que nous voulons. Nous pourrions même armer l’équipe de cuisine, mais à quoi bon ? »

Le lieutenant Zysset ajouta, mi-plaisant, mi-désespéré : « Nous trouverons peut-être quelques personnes dans le village pour nous aider à nous défendre. Peut-être que quelqu’un a encore un fusil d’assaut chez lui ».

Güldenstern passa son pouce et son index sur ses yeux fermés et garda le silence un moment. « Nous avons un ordre, une mission », dit-il finalement, les mots ayant un goût amer dans sa bouche.

Steffen y répondit, la voix pleine d’inquiétude : « Mais à quoi bon si nous ne pouvons pas remplir la mission ? Si nous savons que nous ne pouvons pas remplir la mission ? Tout ce que nous faisons, c’est gaspiller des vies. Pour quoi faire ? »

C’est à ce moment que le plus jeune des officiers, le lieutenant Bregi, a pris la parole. Sa voix était ferme, imprégnée d’une détermination presque naïve. « Messieurs, nous avons un devoir. C’est notre devoir de nous battre. Quoi que cela veuille dire. Jusqu’à la dernière goutte de sang. Nous le devons à notre patrie ».

Le silence qui suivit fut écrasant. Tous les regards se tournèrent vers Güldenstern, qui cherchait les mots justes. Finalement, il posa une question dans la salle, une question qui semblait plus s’adresser à lui-même ou à une puissance supérieure qu’à ses hommes. « Jusqu’à quand la défense est-elle éthiquement acceptable ? Jusqu’à quand le combat est-il encore éthiquement justifiable ? Jusqu’à quand est-il éthique de faire des sacrifices ? À qui sommes-nous redevables ? A nos supérieurs ? À nos semblables ? À notre conscience ? »

Puis il se leva, sa silhouette quelque peu courbée sous le poids de ce fardeau invisible. « Messieurs, je dois me retirer. Réunissons-nous à nouveau dans une heure. J’ai besoin de temps pour moi ». Sur ces mots, il a quitté la pièce, laissant ses officiers dans une atmosphère d’incertitude et de doute.

Questions

  • Jusqu’à quand la défense est-elle éthiquement acceptable ?
  • Jusqu’à quand le combat est-il encore éthiquement justifiable ?
  • Jusqu’à quand est-il éthique de faire des sacrifices ?
  • À qui sommes-nous redevables ? A nos supérieurs ? À nos semblables ? À notre conscience ?

Recommandation d’action du jeu de décision de Leader’s Digest #9

Nous avons reçu quatre participations au jeu de décision de septembre. Les solutions présentées montrent une réflexion approfondie sur la question morale et politique et illustrent la complexité de la problématique en question.

Le premier-lieutenant Güldenstern est confronté à un dilemme moral classique : il doit décider s’il exécute un ordre militaire qui met en jeu la vie de ses soldats ou s’il refuse d’exécuter l’ordre, ce qui lui cause des difficultés considérables sur le plan personnel (cour martiale, honte) et collectif (échec militaire). Il s’agit de mettre en balance l’obéissance et la responsabilité morale, notamment au regard des principes éthiques qui concernent la protection de la vie et le devoir d’accomplir une mission militaire.

Principes et théories éthiques

L’analyse éthique peut s’appuyer sur différents fondements théoriques, dont deux approches principales :

  • La théorie traditionnelle de la guerre juste et le droit international qui en découle offrent un cadre normatif clair pour la guerre, dans lequel des principes tels que la proportionnalité, le dernier recours et l’autorité légitime jouent un rôle central. Selon cette approche, Güldenstern a le devoir d’obéir aux ordres de ses supérieurs tant que ces principes ne sont pas manifestement violés.
  • Les approches révisionnistes comme celle de Jeff McMahan remettent en question ces hypothèses traditionnelles et soulignent que les soldats individuels ont le devoir moral de remettre en question les missions et les ordres et d’évaluer s’ils sont justifiés. L’accent est mis ici sur la responsabilité morale individuelle, même dans des structures hiérarchiques, ce qui signifie que Güldenstern, malgré son grade et ses obligations, pourrait éventuellement arriver à la conclusion que le refus s’impose sur le plan éthique.

Légitimité morale et politique

Une tension éthique centrale existe entre la légitimité morale et la légitimité politique. La légitimité politique renvoie à la reconnaissance d’ordres et de structures découlant d’un mandat politique établi à l’issue de processus démocratiques légitimes. La légitimité morale est centrée sur la protection de valeurs éthiques fondamentales telles que la dignité humaine. Pour Güldenstern, la question est de savoir si son ordre de défendre l’Axe à tout prix est moralement légitime, même s’il est couvert politiquement et institutionnellement. Güldenstern a-t-il le droit moral ou même le devoir de faire passer sa propre autonomie avant les missions et les ordres de l’institution afin de protéger la vie de ses soldats ?

Hiérarchie et discipline militaires

La hiérarchie militaire représente une restriction structurelle de l’autonomie individuelle. Güldenstern fait partie d’un système qui exige discipline et fidélité aux ordres. Il est possible qu’il doive accomplir des actes immoraux parce que le système les exige de lui. Mais une décision consciente de désobéir à un ordre l’expose à des conséquences personnelles considérables, comme le risque d’une cour martiale.

D’un point de vue hypothétique : Que se passe-t-il si Güldenstern désobéit à un ordre ?

  • Scénario 1 : La compagnie se retire, ce qui pourrait sauver de nombreuses vies (de soldats), mais cela pourrait conduire à un échec militaire et Güldenstern pourrait être condamné pour avoir désobéi aux ordres.
  • Scénario 2 : Güldenstern suit l’ordre, ce qui entraîne de lourdes pertes parmi les soldats. De plus, la mission militaire ne sera probablement pas remplie. La question reste de savoir si une telle mission suicide serait moralement défendable.

Le courage moral

Une autre dimension est le courage. Güldenstern pourrait prendre la décision de refuser l’ordre par courage moral, même s’il sait que cela pourrait avoir de graves conséquences pour lui. La question est de savoir s’il est justifiable de prendre des risques personnels pour faire ce qui est juste, si cela peut protéger la vie d’autres personnes. On peut se dire qu’il ne s’agit pas d’un dilemme éthique, mais simplement d’une question de personnalité et d’exemple.

Perspective des soldats

Les soldats de Güldenstern, comme le lieutenant Bregi, sont confrontés à des questions éthiques similaires. Doivent-ils le suivre, même s’ils remettent en question le bien-fondé de l’ordre de Güldenstern ? La théorie révisionniste de la guerre juste souligne que même les grades inférieurs ont la responsabilité morale de vérifier les ordres. Cela soulève la question de savoir dans quelle mesure il est réaliste que les soldats puissent effectivement mettre en œuvre ces considérations éthiques dans des situations de stress. En outre, on peut se demander si les soldats respecteront les ordres de supérieurs qui ne respectent pas eux-mêmes les missions et les ordres.

Stress, émotions et incertitude

Les défis pratiques liés à l’application des principes éthiques dans des situations militaires extrêmement stressantes ne doivent pas être sous-estimés. Les émotions, le stress et l’incertitude de la situation peuvent considérablement entraver la capacité à mener une réflexion éthique rationnelle. Dans un contexte militaire où les décisions doivent être prises dans des situations extrêmes, la mise en œuvre de théories éthiques abstraites comme celle de la guerre juste peut être difficile, voire impossible, même si cela a été entraîné dans une certaine mesure.

Influence de l’opinion publique

Güldenstern et ses soldats pourraient être influencés par les médias civils et l’opinion publique. La pression d’être perçu comme un « héros » ou l’attente de défendre la patrie pourraient influencer considérablement la prise de décision. Ces influences externes rendent difficile la distinction entre les décisions éthiquement correctes et celles qui sont déformées par les attentes sociales. En outre, dans une démocratie, l’opinion publique a une influence sur ce qui peut être considéré comme politiquement légitime ou non, même en temps de guerre. Il ne faut pas oublier que Güldenstern et ses soldats sont des citoyens en uniforme.

Conséquences à long terme : Blessures morales et traumatismes

Quelle que soit la décision de Güldenstern, son choix pourrait entraîner des blessures morales (moral injuries) et des traumatismes à long terme, tant pour lui-même que pour ses soldats. S’il suit l’ordre et qu’un grand nombre de ses hommes meurent, il pourrait en résulter de profondes blessures. Mais la décision de désobéir aux ordres pourrait également avoir de graves conséquences sur la possibilité d’une réinsertion psychologique et sociale après la guerre, car les soldats sont souvent confrontés à des sentiments de culpabilité et à des conflits intérieurs lorsqu’ils ne répondent pas aux attentes ou ont l’impression d’avoir été abandonnés par l’échelon supérieur.

Considération finale ouverte

L’analyse éthique de ce dilemme ne débouche pas sur une recommandation d’action simple ou claire. La décision de Güldenstern est finalement mise en balance entre le respect de la discipline militaire, la préservation de son intégrité morale et la protection de la vie de ses soldats. Les théories morales fournissent une orientation, mais leur application dans des contextes militaires réels et stressants comme celui-ci reste un défi. Concrètement, les décideurs militaires doivent faire face au fait qu’il existe des situations dans lesquelles ils n’ont que de mauvaises options. Et devoir choisir entre de mauvaises options dans des situations extrêmes conduit aux limites de l’être humain.

La recommandation d’action du premier-lieutenant Wehrle se distingue à cet égard des autres analyses, car il ne se contente pas d’éclairer les dilemmes éthiques de manière différenciée, mais donne également des instructions d’action concrètes qui sont réfléchies tant sur le plan éthique que pratique. Alors que d’autres analyses proposent certes des réflexions éthiques fondées, Wehrle reste le seul à présenter une solution claire. Il propose que Güldenstern analyse à nouveau la situation, prenne contact avec le commandant du bataillon et, si nécessaire, prépare la retraite. Cette consigne d’action tient compte à la fois des obligations éthiques supérieures envers les supérieurs, les subordonnés et les civils, ce qui rend sa solution particulièrement convaincante. En comparaison, les autres recommandations se limitent trop à l’analyse de la problématique, sans offrir d’issue concrète.

Sur le plan du contenu, l’approche de Wehrle brille par son évaluation réaliste de la situation et par le lien clair qu’elle établit entre les principes éthiques et la faisabilité pratique. Il convient de souligner qu’il intègre les différentes responsabilités de Güldenstern – vis-à-vis de ses supérieurs, de la compagnie et de la population civile – de manière équivalente et responsable dans le processus de décision. Ses propositions concernant la communication avec les supérieurs et la préparation d’un retrait ordonné montrent une grande sensibilité vis-à-vis des conséquences possibles de la décision. De ce fait, la solution de Wehrle n’est pas seulement éthiquement fondée, mais aussi réaliste et réalisable dans la pratique, ce qui la distingue des autres analyses. C’est avec plaisir que nous lui remettons un exemplaire de « Xenophon’s Cyrus the Great – The Arts of Leadership and War » de Xenophon, avec l’éditeur Larry Hedrick, et que nous remercions tous les participants pour leurs contributions stimulantes.

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EDG Leader's Digest Leader's Digest #5 Newsletter

Jeu de décision et recommandations d’action de Leader’s Digest #5

Les jeux de décision de Leader’s Digest doivent inciter les abonnés de cette newsletter à de se mettre – dans le cadre de scénarios – dans le rôle de personnes qui se trouvent confrontées à des défis éthiques ou tactiques.

Nous commençons par répéter le scénario présenté la dernière fois; ensuite, nous présentons une appréciation des points les plus importants à discuter. Les recommandations d’action sont présentées par le lt col EMG Patrick Hofstetter, professeur de conduite et de communication à l’Académie militaire de l’EPF de Zurich.

Jeu de décision de Leader’s Digest #5

Scénario

Pendant une situation tendue entre deux États en matière de politique étrangère, des terroristes indépendants lancent une vaste cyber opération sous fausse bannière : motivés par des raisons politiques, ils manipulent les données électorales, inondent les médias sociaux de bots et mènent des attaques de spoofing GPS.

Les terroristes agissent ainsi pour perturber les capteurs et les systèmes d’alerte précoce des deux États. Des messages d’alerte sont ainsi déclenchés dans les deux États, mais ils ne sont pas correctement attribués et sont faussement attribués à l’autre État. Il n’existe aucune preuve fiable qui puisse réfuter les accusations interétatiques et provoquer une désescalade. Les deux États rejettent toute responsabilité et considèrent que l’autre partie est responsable.

Les événements sont considérés de part et d’autre comme le prélude à des mesures militaires préemptives, raison pour laquelle les deux parties lancent des cyberattaques sur les réseaux conventionnels C3 (Command, Control & Communications). Les processus de planification stratégique militaire utilisent des systèmes experts basés sur l’IA pour les soutenir. Ces systèmes experts proposent ensuite, sur la base des données disponibles et de comparaisons avec des conflits armés antérieurs dans d’autres pays, une série de procédures militaires conventionnelles pour attaquer les installations de défense, les centres de communication et de calcul dans l’autre pays en tant que premières frappes conventionnelles. Afin d’augmenter sa propre vitesse de réaction, une série de mesures de défense et de représailles conventionnelles contre les infrastructures critiques de l’adversaire sont confiées à un algorithme d’IA qui coordonne et met en œuvre ces mesures de manière autonome en cas d’attaque adverse.

Vous êtes commandant de compagnie. Avec vos troupes, vous êtes stationné à la frontière et avez pour mission d’observer une infrastructure critique à proximité de la frontière et de collecter des preuves d’événements suspects. Grâce à votre position légèrement surélevée, vous et vos troupes avez un aperçu de l’infrastructure critique sans devoir franchir la frontière.

Les indices d’une action de sabotage imminente menée par des acteurs inconnus s’accumulent. De plus, les rumeurs sur les canaux sociaux, largement répandues au sein de la troupe, s’accumulent, selon lesquelles le conflit aurait été initialement déclenché par des terroristes indépendants et que ceux-ci souhaiteraient maintenant poursuivre l’escalade. Parmi les officiers de tout le bataillon, l’hypothèse se répand que de tels terroristes indépendants veulent saboter l’infrastructure critique afin de provoquer l’escalade vers la guerre.

Au milieu de la nuit vous, commandant de compagnie, êtes informé par le lieutenant Hauser, chef de section BIVIO, désormais visiblement excité, qu’une action de sabotage est en préparation sur l’infrastructure critique observée dans l’État voisin. Le lieutenant Hauser l’informe qu’il est prêt avec sa section et lui propose d’intervenir maintenant avec sa section pour tenter d’empêcher la tentative de sabotage.

Depuis quelques heures, le contact avec l’échelon supérieur est rompu. Cela s’est produit régulièrement au cours des derniers mois et est très probablement dû à des opérations adverses, qui n’ont toutefois pas non plus pu être prouvées jusqu’à présent. Quoi qu’il en soit, vous ne semblez pas avoir la possibilité d’obtenir l’avis de votre commandant supérieur, ni même une évaluation juridique de la Grande Unité.

Question

  • Quelles sont les raisons pour et contre une intervention de votre part en tant que commandant de compagnie ?
  • Estimez-vous que votre intervention pourrait être considérée comme une entrée en guerre régulière ?
  • Selon vous, à quel moment le seuil de la guerre régulière a-t-il été ou sera-t-il franchi ?
  • Comment agissez-vous à la lumière de ces considérations ?

Recommandation d’action du jeu de décision de Leader’s Digest #5

Pour le Ethical Decision Game du mois de mai, nous avons à nouveau reçu six participations réjouissantes, qui réagissent au dilemme par différentes approches.

Au cœur du dilemme éthique se trouve la question de savoir si l’on peut s’écarter d’une mission et des servitudes reçues afin d’éviter le pire. La situation est aggravée, d’une part, par les automatismes décrits en raison de l’utilisation de l’intelligence artificielle et, d’autre part, par un véritable enchevêtrement d’incertitudes : les terroristes attaquent-ils l’infrastructure critique du pays voisin pour faire dégénérer la guerre ? Est-ce le pays voisin lui-même qui veut créer un prétexte à l’escalade par une opération sous faux drapeau ? S’agit-il d’un piège pour nous inciter à intervenir, ce qui peut à son tour servir de prétexte à l’escalade – ou est-ce que nous empêchons justement l’escalade en intervenant ?

Le commandant de compagnie concerné doit prendre une décision sur la base d’informations incomplètes en raison de la rupture de la liaison avec l’échelon supérieur (est-ce un indice pour ou contre une opération false flag ?). L’éthique enseigne qu’il n’est pas seulement responsable de ses actions, mais aussi de ses omissions. Dans cette perspective, l’argument « je n’ai pas reçu de mission d’intervention » n’est pas suffisant. L’histoire du lieutenant-colonel soviétique Stanislaw Petrov, qui a peut-être évité une guerre nucléaire en 1983, montre que ces situations sont loin d’être fictives.

Les soumissions énumèrent consciencieusement les raisons pour et contre l’intervention : Une telle intervention pourrait contribuer à réduire les tensions, être interprétée comme de la bonne volonté, avoir un effet sur la confiance et même – selon le type d’infrastructure – éviter des dommages à la population civile, et finalement empêcher une guerre. D’autre part, le franchissement cinétique de la frontière, en tant qu’atteinte à l’intégrité territoriale de l’État voisin, est une provocation en soi, la propre troupe est mise en danger, les propres moyens ne sont peut-être pas suffisants, il existe une probabilité d’erreur et, comme nous l’avons déjà mentionné, l’intervention ne fait pas partie de la mission.

Les propositions sont donc très diverses : un lecteur ne veut pas se déterminer, un autre intervient, deux n’interviennent pas, un autre n’intervient pas mais veut informer un poste frontière dans le pays voisin. Que devons-nous en tirer en tant que cadres – attendre et espérer la bonne intuition ?

Plusieurs d’entre eux ont indiqué qu’il était possible d’anticiper des situations comparables grâce au wargaming et à la planification prévisionnelle et qu’il aurait fallu discuter de ces évolutions avec l’échelon supérieur. C’est certainement une leçon importante à retenir, mais le conditionnel ne suffit pas pour obtenir la première place.

C’est pourquoi la première place revient au lecteur qui intervient de manière créative en utilisant des grenades éclairantes – « de préférence infrarouges » – pour attirer l’attention sur le sabotage imminent. Pour cette proposition, avec la justification cohérente « Si ma compagnie est déployée pour la surveillance à une telle proximité de la frontière, près d’une infrastructure critique adverse, l’adversaire le saura déjà et observera ce que nous faisons ». La victoire revient au cap Thierry Widmer. Le prix, le livre « The AI Commander » de James Johnson, lui sera remis personnellement.

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EDG Leader's Digest Leader's Digest #3 Newsletter

Jeu de décision et recommandations d’action de Leader’s Digest #3

Les jeux de décision de Leader’s Digest doivent inciter les abonnés de cette newsletter à de se mettre – dans le cadre de scénarios – dans le rôle de personnes qui se trouvent confrontées à des défis éthiques ou tactiques.

Nous commençons par répéter le scénario présenté par le col EMG Dieter Baumann; ensuite, nous présentons une appréciation des points les plus importants à discuter. Les recommandations d’action sont présentées par le lt col EMG Patrick Hofstetter, professeur de conduite et de communication à l’Académie militaire de l’EPF de Zurich.

Jeu de décision de Leader’s Digest #3

L’armée se trouve en service actif dans une opération de défense. Les troupes adversaires ont miné de nombreuses zones.

Un de vos groupes se retrouve dans un de ces champs de mines. Plusieurs mines explosent ; deux de vos soldats sont tués sur le coup, un soldat et une soldate sont grièvement blessés. Sans une aide immédiate, il est fort probable que les deux blessés ne survivent pas. Vous constituez une équipe de secours pour récupérer les blessés et assurer les premiers soins médicaux.

Alors que vous vous apprêtez à donner vos ordres à l’équipe, vous apercevez un soldat adversaire qui traverse le champ de mines. Il est évident que ce soldat sait où sont posées les mines.

Vous parvenez à capturer ce soldat. Cependant, le soldat capturé refuse de vous montrer le chemin.

Question

Quelles sont vos options d’action dans cette situation ? Comment évaluez-vous vos options d’action ? Comment décidez-vous et comment justifiez-vous votre décision ?

Recommandation d’action du jeu de décision de Leader’s Digest #3

Pour le jeu de décision du mois de mars, nous avons reçu dix réponses. Il s’agissait d’un scénario de type manuel scolaire, qui s’est concentré sur le dilemme éthique dans le traitement des prisonniers de guerre et a laissé de nombreuses questions ouvertes sur la situation tactique. Cela rend difficile non seulement l’appréciation de la situation par les participants, mais aussi l’appréciation des réponses par le rédacteur.

Le cœur du problème est le dilemme éthique selon lequel la menace ou l’usage de la force sur des prisonniers de guerre est absolument interdit par le droit international des conflits armés. Cependant, selon le scénario, ce prisonnier connaît des passages sûrs à travers un champ de mines, ce qui pourrait sauver la vie de nos propres soldats. Le forcer à donner cette information ou le forcer à faire sortir le groupe en toute sécurité serait un crime de guerre.

Tous les participants l’ont reconnu et l’abordent différemment. Nombreux sont ceux qui préconisent un respect strict et explorent des alternatives. Concrètement, quelqu’un fait remarquer que l’interrogatoire et la fouille sont tout à fait autorisés – il se peut que le soldat adverse porte des plans sur lui. D’autres espèrent que la force de l’argument ou qu’un traitement humain avec un appel à l’humanité peut porter ses fruits. D’autres encore sont prêts à exercer délibérément une contrainte illégale dans l’intérêt de leurs troupes et, par conséquent, à passer en cour martiale. Une réponse souligne, non sans raison, que le « renseignement tactique » au niveau du groupe a peu de chances d’aboutir et qu’il faut s’en abstenir, ne serait-ce que pour cette raison ; l’effet d’exemple négatif lors du traitement futur des prisonniers de guerre ou les conséquences sur la perception internationale sont également évoqués. Seuls ceux qui ont vécu des situations de guerre similaires peuvent juger de la manière dont un individu agirait réellement dans une telle situation et des conséquences qu’il serait prêt à assumer. D’un point de vue juridique, la ligne rouge est établie et il serait inadmissible de l’assouplir depuis un paisible fauteuil de rédacteur.

Il est toutefois réjouissant de constater que la majorité des contributions ne considèrent pas le dilemme éthique de manière isolée. En effet, les décisions de conduite ne doivent jamais être prises isolément. Ainsi, les contributions font état d’un nombre réjouissant de réflexions plus approfondies. Plusieurs d’entre elles prennent en compte les connaissances de base sur les blessures causées par les mines (blast injuries) enseignées au Tactical Combat Casualty Care (TCCC), par exemple en ce qui concerne les délais de temps. La plupart des réponses tiennent également compte des aspects techniques du combat, des différentes mesures d’urgence à la nécessité d’un sauvetage par treuil. Malgré le peu d’informations disponibles, plusieurs réponses évoquent également le contexte tactique (« pas de barrage sans feu ») et font des hypothèses appropriées sur leurs propres moyens afin d’en déduire une marche à suivre.

L’envoi du plt André von Flüe mérite d’être souligné pour son ampleur et sa concision. Il évalue les perspectives médicales, de technique de combat, de tactique et de stratégie, présente un éventail de trois variantes d’action et justifie sa procédure choisie dans le spectre de tension éthique. Il souligne ainsi l’ambition de notre Newsletter, à savoir qu’une bonne conduite englobe à la fois le commandement, le leadership et la gestion. Nous le félicitons pour sa contribution réfléchie et lui souhaitons une bonne lecture de « Team of Teams » du général (ret) Stanley McChrystal.