Les jeux de décision de Leader’s Digest vise à inciter les abonnés de cette newsletter à de se mettre – dans le cadre de scénarios – dans le rôle de personnes qui se trouvent confrontées à des défis éthiques ou tactiques.
Nous reprenons d’abord le dernier scénario présenté ; ensuite, Col Patrick Hofstetter, enseignant conduite et communication à l’Académie militaire de l’EPF Zurich, présente les recommandations d’action que nous avons reçues. Ce mois-ci, le gagnant recevra, en plus du livre du mois du mois dernier, le jeu de société « Offensive Le Jeu ».
Lien vers le jeu de société : Via Negativa – Offensive le jeu
Jeu de décision de Leader’s Digest #30
Avant-propos
Via Negativa est un outil d’appréciation de situation : à partir d’un ordre de bataille, d’un plateau et d’un dispositif donnés (Partie A), bornés par des servitudes de mouvement, de portée, le participant formule un jugement tactique. Le participant n’y exécute rien : il ne déplace pas de pion selon des règles de résolution, il ne tranche aucun combat. Son rôle est d’analyser la situation posée et de produire une appréciation — possibilités d’évolution et intention de combat — comme il le ferait face à une situation réelle. La plus-value didactique de la Via Negativa tient à cette discipline : en commençant par écarter ce qui est impossible plutôt qu’en imaginant ce qui est souhaitable, elle réduit le risque de construire un raisonnement à partir d’un scénario choisi à l’avance, et resserre le jugement sur ce que la situation permet réellement. La méthode s’appelle Via Negativa parce qu’elle commence par ce qui est exclu, non par ce qui est possible : on établit d’abord ce que Rouge ne peut pas faire, avant de risquer une hypothèse sur ce qu’il fera probablement.
Les éléments ci-dessous sont donnés : ils décrivent la situation de départ et le cadre du problème. Veuillez consulter l’image ci-dessous.
Situation
Bleu (BLUEFOR) est la propre force chargée de progresser vers un objectif (case N6). Rouge (OPFOR) est une force adverse déployée en position défensive.
Ordre de bataille
BLUEFOR
- 1 compagnie d’infanterie légère (Symbole : 2 fantassins)
- 1 compagnie d’infanterie mécanisée (Symbole : soldat avec arme antichar)
- 2 compagnies de chars de combat (Symbole : char)
- 2 sections de drones effecteur (tir indirect) (Symbole : drone)
OPFOR
- 2 compagnies d’infanterie légère en case L8 et J5
- 1 compagnie de chars de combat en case L9
- 1 section de drone effecteur (tir indirect) en case I5
Plateau et terrain
Grille de 26 × 16 cases. Colonnes numérotées de 1 à 10, lignes repérées de A à O. Chaque case représente un type de terrain.
- Cases blanches — terrain découvert. Permet le mouvement des unités lourdes (infanterie mécanisée / chars de combat).
- Cases vertes — terrain couvert. Position défensive avantageuse pour l’unité qui s’y trouve.
- Cases grises claires — zones urbaines. Position défensive avantageuse pour l’unité qui s’y trouve.
- Cases grises foncées — réseau routier. Permet le mouvement des unités lourdes (infanterie mécanisée / chars de combat).
- Cases bleues — rivières. Une rivière ne peut être franchie que par un pont, quel que soit le type d’unité.
Dispositif de départ
OPFOR est déployé selon son dispositif défensif. BLUEFOR établit son propre dispositif de départ sur les cases qui lui sont attribuées.
Objectifs
BLUEFOR doit s’emparer vers la case objectif (N6) (case marquée d’un carré bleu en traitillé).
Mouvement et portées des systèmes
Ces éléments bornent ce qu’une unité peut ou ne peut pas faire. Ce sont des limites de capacité et de posture.
Compagnie d’infanterie légère
Mouvements : Jusqu’à 2 cases par séquence temporelle (environ 30’), tout terrain sauf rivière — franchissement possible uniquement par un pont.
Efficacités/portées : 2 cases, 1 case en terrain couvert ou urbain.
Compagnie d’infanterie mécanisée
Mouvements : Jusqu’à 3 cases par tour terrain découvert ou réseau routier uniquement — ni terrain couvert, ni zone urbaine, ni rivière hors pont.
Efficacités/portées : 1 case, sans influence du terrain.
Compagnie de chars de combat
Mouvements : Jusqu’à 3 cases par tour terrain découvert ou réseau routier uniquement — ni terrain couvert, ni zone urbaine, ni rivière hors pont.
Efficacités/portées : 3 cases en terrain découvert, 1 case en terrain couvert ou urbain avec route.
Section de drone effecteur
Mouvements : Jusqu’à 2 cases par séquence temporelle (environ 30’), tout terrain sauf rivière — franchissement possible uniquement par un pont.
Efficacités/portées : 3 cases, sans influence du terrain.
Questions
À partir des seules conditions de jeu et servitudes à respecter, établir une appréciation de situation en quatre volets, dans cet ordre :
- Impossibilités de OPFOR. Avant toute hypothèse positive, établir ce que OPFOR ne peut pas faire — ce que les conditions et servitudes excluent d’emblée. Ce volet ne cherche pas ce que OPFOR fera, mais ce qui est déjà hors de sa portée.
- Possibilité de développement déterminante. Une fois les impossibilités posées, quelle évolution de la situation, parmi ce qui reste ouvert à OPFOR, est la plus probable ou la plus lourde de conséquences pour BLUEFOR ?
- Intention de combat. Pour la possibilité déterminante, ce que BLUEFOR déciderait de faire — formulé de façon synthétique : Force – espace – temps – information, avec justification.
- Situation de départ. En tant que BLUEFOR, comment vais-je placer mes 5 unités au début sur les cases A3 à A8 ?

Recommandation d’action du jeu de décision de Leader’s Digest #28
Avec le Decision Game #30, nous avons pour la première fois proposé un TDG fondé sur le concept de jeu Via Negativa. La différence essentielle par rapport aux TDG précédents réside dans le fait que l’on ne cherche pas immédiatement la meilleure solution tactique. Le point de départ consiste plutôt à déterminer ce que l’adversaire ne peut pas faire. Sur la base de ce processus d’exclusion, on déduit une possibilité déterminante d’évolution de la situation adverse, puis l’intention de combat propre. Le plateau de jeu sert ainsi de base structurée à l’appréciation tactique – sans qu’il soit nécessaire de jouer effectivement les différents tours.
Nous avons tenu compte de cette logique dans l’évaluation. Chaque solution a été notée sur une échelle de 0 à 5 selon cinq critères : impossibilités de l’OPFOR 25 %, possibilité déterminante d’évolution de la situation 20 %, intention de combat 30 %, cohérence interne et dispositif initial 10 %, ainsi que décisions réservées et capacité d’adaptation 15 %. La qualité de l’analyse de ROUGE représente ainsi 45 % de la note. Ce choix est délibéré : une bonne intuition tactique peut conduire au bon résultat dans une situation donnée ; une méthode explicite et vérifiable doit, en revanche, rester applicable lorsque la situation change.
Trois approches différentes
Les trois contributions illustrent très clairement cette différence. Le cap Raphael Iselin obtient la première place avec 2,95 points sur 5 ; les deux autres solutions sont proches, avec respectivement 2,30 et 2,10 points.
Le cap Iselin convainc notamment par l’analyse la plus systématique des possibilités d’action adverses. Il combine les capacités de mouvement et les portées d’action des différents systèmes d’armes pour en déduire les limitations de l’OPFOR. Il relève également que l’objectif N6 n’offre lui-même aucune protection et identifie la section de drones adverse comme un élément-clé qu’il convient de neutraliser le plus tôt possible. Sa volonté d’obtenir une « avance dans la décision » touche ainsi à un mécanisme central de la situation. Sa solution comporte toutefois également des erreurs. Son effort principal passe par le franchissement sud, couvert par les drones et les chars, alors que le franchissement nord se trouve initialement hors de portée des chars rouges. La qualité de l’analyse ne se traduit donc pas entièrement dans sa propre intention de combat. En outre, plusieurs possibilités d’évolution adverses sont évoquées sans que l’une d’elles soit clairement désignée comme déterminante ou particulièrement dangereuse.
Le deuxième suit presque le chemin inverse. Son idée de manœuvre est celle qui se rapproche le plus de notre solution de référence : il choisit le franchissement nord, entend d’abord y battre une partie limitée de l’adversaire et ainsi combattre les forces rouges successivement plutôt que simultanément. Ses réflexions sur l’adaptation ultérieure à la réaction adverse vont également déjà dans le sens de décisions réservées. Le problème réside surtout dans la justification. La première étape de la Via Negativa est à peine appliquée ; elle est en partie remplacée par un raisonnement en miroir du type « si j’étais l’adversaire, je ferais… ». L’intuition tactique est donc plausible, mais seulement partiellement reproductible. S’y ajoutent quelques incohérences dans le dispositif initial ainsi que la fixation de forces devant le franchissement central, particulièrement bien couvert.
Le troisième, qui suit de près, propose quant à lui le cadrage formel le plus rigoureux de l’exercice. Il identifie deux ambiguïtés réelles dans l’énoncé, calcule le temps nécessaire pour atteindre N6 et formule un besoin en renseignement relativement précis, assorti de déclencheurs pour les décisions ultérieures. Son idée de dégrader d’abord les forces rouges avant l’action décisive va également dans la bonne direction. Ici aussi, le principal problème réside toutefois dans le manque de cohérence entre l’analyse et l’ordre : bien qu’il constate lui-même que l’OPFOR peut agir plus rapidement sur N6, sa solution finit malgré tout par se transformer en course vers l’objectif. S’y ajoutent des erreurs de calcul concernant l’action des drones et un effort par le franchissement central, couvert par trois systèmes adverses.
La comparaison des trois solutions montre ainsi particulièrement bien pourquoi la méthode a été davantage pondérée dans ce TDG que la simple concordance avec une solution de référence. Pour un instrument destiné à entraîner l’appréciation tactique comme la Via Negativa, la qualité de la démarche analytique est finalement déterminante. L’analyse de référence montre par ailleurs que la situation doit être comprise moins comme une course vers N6 que comme un problème de séquençage : d’abord maîtriser le drone adverse et les positions de feu dangereuses, ensuite réduire les différents éléments adverses, et seulement à la fin occuper l’objectif.
Nous félicitons chaleureusement le cap Raphael Iselin et lui souhaitons beaucoup de plaisir à la lecture de What I Learned Losing a Million Dollars de Jim Paul et Brendan Moynihan, ainsi qu’à la découverte du jeu de plateau Offensive Le Jeu, offert en complément.
En novembre, nous proposerons à nouveau un TDG fondé sur ce concept de jeu. Pour la prochaine édition, nous recommandons à toutes les participantes et à tous les participants de garder en particulier les trois points suivants à l’esprit :
- Exclure d’abord, puis raisonner sur le champ restant. Avant toute hypothèse sur le comportement adverse, établir ce que chaque unité adverse ne peut pas faire en fonction du mouvement, de la portée et du terrain. Le plan s’appuie ensuite uniquement sur le champ qui subsiste : si cette base est solide, le reste du raisonnement l’est aussi.
- Dimensionner le plan sur le dangereux, pas sur le probable. Dans le champ restant, la possibilité la plus probable n’est pas forcément celle contre laquelle le plan doit tenir. Le plan doit rester robuste face à la plus dangereuse, parce que c’est elle qui fait basculer la situation si elle se réalise.
- Rattacher les décisions réservées aux exclusions. Pour chaque ajustement, formuler le déclencheur sous la forme « si X est observé, Y suit », et préciser quelle exclusion X remettrait en cause. Le plan reste ainsi lié à ses fondations et se corrige dès que l’une d’elles cède.
À propos du « Jeu de Décision »
Le « Jeu de Décision » est une rubrique récurrente de la newsletter Leader’s Digest. Cette newsletter est le fruit d’une coopération entre le Leadership Campus de l’Armée suisse et les études conduite et communication de l’Académie militaire à l’EPF de Zurich. Si vous n’êtes pas encore abonné au Leader’s Digest, vous trouverez de plus amples informations ainsi que le formulaire d’inscription en cliquant sur ce lien.
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